33: Un chant
Voilà maintenant plusieurs mois que Tchang échange des lettres avec son père. Celui-ci continue consciencieusement de traduire les notes d'un journal rédigé au XXI° siècle par des êtres humains emprisonnés. Il fait parvenir les traductions à son fils qui participe à des fouilles archéologiques sur Mars. Tchang répond en commentant les dialogues de ces lointains ancêtres. Mais le voilà maintenant absorbé par son travail de recherche, et son père comprend –en lisant entre les lignes- que le courrier est lu et censuré : certaines découvertes semblent gêner les autorités.
Grâce à la renommée de Phan, linguiste et philologue reconnu, le directeur de recherches demande à Tchang de faire décrypter par son père des hiéroglyphes qui apparaissent sur l'écran d'un appareil de bord retrouvé dans un vaisseau spatial accidenté. C'est un appel au secours. Une deuxième série de signes est envoyée au père qui ne communique pas la traduction et demande à son fils de revenir, en lui faisant comprendre qu'il apprendra plus de choses à Proxima que sur un chantier sous contrôle…Phan comprend qu'il s'agit maintenant d'une enquête et non plus de recherches, avec tous les risques que cela implique pour un jeune homme dont la curiosité n'a d'égale que la crainte des autorités de voir révéler un passé trouble…
On retrouve les deux hommes à l'Epée d'Orion. Toute une famille est rassemblée chez Phan, où un banquet est organisé pour fêter le retour du fils. On mange, on boit, on plaisante, on danse. La soirée s'avance, et la fatigue aidant, les plus âgés d'abord, puis d'autres s'asseoient autour de la table. On pose des questions à Tchang, on lui demande de décrire le vaisseau, de parler des ossements, est-ce qu'il les a vus de ses propres yeux, on dit partout que les tests ont révélé une contamination radio-active…et cette machine avec un écran et des touches, à quoi pouvait-elle bien servir ? Le jeune homme comprend que son père a su rester discret sur les hiéroglyphes.
Au cours de la soirée, Tchang remarque une jeune fille. Ce n'est pas sa beauté qui l'attire, mais le fait qu'elle est la seule à ne pas avoir posé de question, la seule aussi à ne pas avoir dansé. Calée dans un fauteuil volant, elle est accompagnée par un homme d'un certain âge qui l'a aidée pour manger et pour boire. Il passe délicatement un linge humide sur son visage en lui parlant doucement. De peur que sa curiosité soit mal interprétée, Tchang n'ose demander à son père qui est cette jeune fille et de quel mal elle souffre. Ses yeux ne croisent jamais le regard du jeune homme. D'ailleurs, elle ne regarde personne. Elle chantonne. Peu à peu, les discussions s'essoufflent, on se cale dans le fond des fauteuils, on boit une gorgée, on soupire. Les regards se tournent, les oreilles se tendent. Elle chante.
Semblables à vous, venus d'abord à Ezéchiel,
Sur la Terre humaine Pharaon nous reçut.
Mais un jour à Roswell, sans raison, sans appel
Trois des nôtres, par vous, ont été abattus.
Passèrent les années, rien ne venant du ciel
Quand un jour de Seti, Arecibo perçut
Un signal. C'était nous. Voyageurs éternels
Sans rancune, l'espace temps avons nous parcourus.
Depuis l'aube du monde, nous n'avons de cesse
A nos frères humains d'éviter la détresse.
Ailleurs aussi, d'autres vivaient pareils aux hommes
Qui un jour furent livrés aux brûlures de l'atome.
Tous ceux qui en ce monde comme nous respirent
Contre tous les dangers nous voulions prévenir.
Ainsi les plus grands sages avions-nous alertés
Savants et philosophes épris d'humanité,
Socrate pour l'appel au Vrai, à l'Harmonie,
Erasme pour les contraires qu'il réunit,
Heine par son voyage au-delà des frontières
Sakharov où la science et la paix s'accordèrent.
Par leur bouche ou leur plume notre appel fut connu
De trop loin faiblement, mais par ceux, les puissants
Qui du monde les rênes tiennent, le message fut perdu,
Laissant l'homme démuni, sans futur, impuissant.
Ainsi allaient les choses quand la science en un bond
Du noyau d'un atome provoqua la fission.
Pour vivre mieux vraiment fallait-il imposer
Aux enfants des Terriens par l'air contaminés
La souffrance et la mort, ou la fuite comme recours,
La survie sous la terre, ou l'appel au secours ?
Passèrent les années, rien ne venant du ciel
Quand un jour de Seti, Arecibo perçut
Un signal. C'était nous. Voyageurs éternels
Sans rancune, l'espace temps avons nous parcouru.
De nos frères humains ayant reçu l'appel
Sitôt de Proxima, les Arches sont venues.
Par millions et millions dans l'espace emportés,
Hommes, femmes et enfants de Terre vers Centaure et
Orion aussitôt dirigés par trous de ver
A Proxima : l'eau, l'air et l'espoir retrouvèrent.
Le chant s'est arrêté. La jeune fille ferme les yeux. Le silence enveloppe l'assistance.
Les yeux fermés, Tchang voit la jeune fille et entend son père, il y a des années, qui lui contait de belles histoires avant de s'endormir, pas des histoires d'extra-terrestres, pas des histoires de petits hommes verts, non, des histoires d'hommes et de femmes, des histoires qui se passaient tout près d'ici dans la Voie lactée, avec des surprises, des rencontres, des mystères, des visites, des traces de passage, des témoignages, des drames aussi, de la fraternité.
à suivre

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