3: Des personnes qui ont perdu tout espoir et la liberté

De Phan Tong Li                                     adressé à                          Tchang Li

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Epée d'Orion                                                                                  Proxima du Centaure

 

 

 

Tchang, 

 

 Merci pour tes explications sur l'Occident et la « démocratie ». Explications qui toutefois ne parviennent pas à me convaincre. L'histoire ancienne de ces pays n'a-t-elle pas montré que des peuples pouvaient élire un futur dictateur ? La démocratie n'est jamais définitive. Elle est un combat, et le lieu d'un combat. Elle porte en elle et quelquefois même produit ses propres adversaires. Il lui arrive même de les encourager. Fragile quand elle est établie, incontrôlable quand elle est renversée.

 J'ai probablement eu tort en évoquant une lutte entre clans rivaux. Mais le caractère démocratique d'un régime qui emprisonne, empoisonne ses adversaires m'échappe... Je t'adresse le deuxième feuillet.

 

Ton père qui t'aime

 

 

 

Feuillet 2

 

Nous décidons de poursuivre la rédaction du journal de notre camarade. Olivier est le plus courageux ce matin, c'est lui qui prend la plume.

 

 La faible lumière qui franchit la lucarne nous laisse dans une quasi-obscurité. Au moins, la petite flamme d'une bougie a pu illuminer cette cellule pendant quelques instants. Nous nous sommes recueillis près du corps de José avant que les gardes l'emportent on ne sait où. Sombre destin d'un homme qui aimait tant voir les caméras pointées sur lui, qui aimait tant parler dans les micros. Il disparaît loin des regards dans le plus grand silence.

 

Silence, aussi, d'un homme assis au fond de la cellule. Il ne répond pas à nos questions. On imagine, on suppute : détenu politique comme nous ? Il n'en a pas le profil. Il n'a éprouvé aucune émotion à la mort de notre camarade. Aucun mouvement d'indignation quand nous lui rapportons les dernières mesures réactionnaires du nouveau gouvernement. Il était interné bien avant nous : il purge sa vingtième année à Fresnes, il était donc ici sous la gauche. Peut-être un jour se décidera-t-il à parler ? Pour l'heure, cela nous amuse de le nommer « Tacite ».

 

Nous sommes informés chaque jour par la radio lors de notre promenade quotidienne. Promenade…quel joli mot pour cette demi-heure passée dans la cour avec les pieds entravés ! Des haut-parleurs diffusent les flashes de la radio publique aux ordres. Mais notre expérience politique nous permet de traduire en termes clairs les prétendues bonnes nouvelles annoncées.

 

La dernière en date : Gremetz organise son ministère et prévoit notre transfert dans un camp à Graveline dans le nord avant l'hiver. Il serait question de bétonnage autour d'une centrale. Après tout, si on doit travailler dur, pourquoi pas ? Ici, les uns après les autres, nous cèderons au découragement. Nous sommes tous des militants, des gens actifs, entreprenants, et l'inaction nous pèse. Pire : ce sentiment d'impuissance face à ………(illisible) est difficile à vivre.

 

Les gardes nous ont jeté quelques livres. Je relis pour la nième fois « La guerre du feu » et cette première phrase qui résonne douloureusement dans mon crâne « Les Oulhamr fuyait dans la nuit épouvantable ». Je ne peux m'empêcher de penser à la nuit du 6 Mai quand apparut sur l'écran le visage de celui que nous exécrions. Heureux les Oulhamr… qui pouvaient fuir ! Quant à nous, par millions, dans la nuit épouvantable, nous sommes restés de glace. Le feu, certains d'entre nous l'ont perdu.

 

{fin du deuxième feuillet}

 



Article ajouté le 2007-09-19 , consulté 120 fois

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