138: Si quelqu'un lit ces lignes un jour...

 

  

 

 

(suite du journal de Clara Henschel)

 

 Je transcris les propos de Jennifer. J’essaie de ne pas les trahir. Le soir, après son départ, Ingrid, qui n’a rien perdu des paroles de sa mère, m’aide à rédiger ce journal. C’est pour elle un moyen de surmonter sa douleur.

 

Ce que Jennifer a dit le16 mai (soir):

 

 « Je voulais écrire au professeur, je préfère le voir et lui parler. Il m’attend. Je sens une certaine fébrilité parmi ses collègues. L’expérience risque d’échouer car Moab, au-delà de quinze ans, aura perdu toute faculté d’adaptation à un nouveau milieu. »

 

 Si quelqu’un lit ces lignes un jour, il comprendra que je ne peux pas transcrire avec toute la sincérité possible ce que je pense réellement. Jenny est et restera –quoi qu’il advienne- mon amie. Elle a traversé de pénibles épreuves, dont la moindre n’a pas été l’aventure vécue par son mari chez les indigènes. Sa disparition fut d’autant plus douloureuse qu’elle lui avait mille fois pardonné une faute qu’il n’avait pas commise. Jenny est une femme épuisée, diminuée. Elle raconte des choses impossibles, comme si Zhu existait encore, nous fait part de ses sentiments, comment il juge la situation, comment leurs avis divergent. Mais le plus surprenant, et là Jennifer n’est pas seule en cause, c’est le déroulement actuel des événements là-bas dans ce camp, et ce que Zhu il y a quelques années nous avait raconté. Il déclamait, debout dans l’encadrement de la porte, un rêve qu’il aurait vécu, un véritable cauchemar qui nous avait profondément troublés Gottfried et moi. Je ne crois pas aux prémonitions. Pourtant aujourd’hui se réalise à quelques pas d’ici une histoire qui ne m’est pas inconnue. Revenons à Jenny.

 

Jennifer, deux jours plus tard :

 

« Le tombereau, Zhu, Altdörfer, Moab et moi. Nous devions partir à la première heure mais les conciliabules entre techniciens et géologues n’en finissaient pas. Le périmètre d’expérimentation était déterminé depuis des mois, mais le lieu de « lâchage » posait problème, à cause de la rivière. Il ne sait pas nager. Aucune barrière, aucune contrainte autre que celle de la nature hostile. Car bien sûr Moab sera lâché au-delà des limites du parc, dans la forêt profonde. Peut-être le professeur essayait-il de nous réconforter, mais je n’oublierai pas le mot du guide :

 

-         Pour lui c’est la liberté. »

 

 Jennifer, hier :

 

 « Mon petit bonhomme, il est resté près de la charrette. Son regard se portait sur chacun d’entre nous. Je me trompe. Pas sur moi. A aucun moment Moab ne m’a regardée. Son père est descendu pour l’embrasser. (chose impossible bien sûr, note de moi Clara) Je n’ai pas bougé. Si je l’avais fait, ç’aurait été pour le prendre, le serrer, le ramener au camp. Il ne m’a adressé ni un mot, ni un coup d’œil.

 

 Altdörfer m’avait demandé si nous désirions rester seuls, un moment tous les trois. Ce n’était pas nécessaire. Un abandon est un abandon. Ne faisons pas semblant. J’ai pris la décision toute seule. Je resterai assise sur ce siège. Et maintenant il faut qu’il parte.

 

 Il est allé un peu plus loin, mais c’était vers le transport qui nous suivait avec du matériel. Subitement, je pensai à Amanda. Pourquoi n’avait-on pas fait ce geste ? La petite aurait veillé sur lui. Ils se seraient aimés.

 

 Il a dépassé le tombereau, et là il a surpris tout le monde. Il s’est écarté de quelques mètres, en balançant les bras, et d’un bond il a disparu dans le sous-bois. » 

 

 



14-08-2011 | 40 vues

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