137: La postérité connaîtra une part des choses, ça lui suffira bien.

 

 

 

 

(dernières pages du journal de Clara)

 

 

  Jennifer ne me quitte plus que pour courir vers Moab, là-bas au camp. Elle se rapproche aussi de ses enfants. Ingrid s’est adoucie. Elle parle à sa mère. Je l’ai même surprise l’embrassant. Mais si Jenny nous rend visite, je me rends bien compte que son esprit est ailleurs, et son cœur, surtout, son cœur. Elle me confie ses sentiments, très peu, mais je comprends que son amour pour Zhu est éternel. Elle parle de lui comme s’il était encore là, et me dit des choses impossibles.

 

- Clara comme je suis contente ! Zhu a développé son premier film Leica (la pauvre sait bien que Zhu, même sur Astrée ne se séparait jamais de son appareil, mais à 4 années lumière de Terre il n’y a pas de film même noir et blanc, encore moins de papier sensible, de révélateur et autres soupes chimiques…). La planche contact est très belle. Pour chaque cliché, il indique la date. Il veut réaliser un reportage complet sur l’installation et les activités du Centre. La première photo en haut, c’est l’anniversaire. On me voit assise sur la couverture, au moment où je lui dis :

 

-         Prends aussi Moab avant qu’il ait fini le gâteau !

 

Sur les autres, on reconnaît le petit, mais de dos ou en très gros plan, mais complètement flou car il ne tient pas en place. Les autres clichés montrent les ouvriers qui élèvent une palissade, un portrait du professeur devant un os. Malheureusement il ferme les yeux. Il y a aussi des vues de massifs de fleurs, je n’ose rien dire, mais en noir et blanc…

 On ne voit pas les enfants.

 J’aimerais que quelqu’un nous prenne tous les trois ensemble. Zhu, Moab et moi.

 

15 mai (calendrier terrestre):

 

 Jennifer me fait peur. Quand elle apparaît maintenant, Qian et Ingrid se lèvent et m’interrogent du regard. Ils ne rient plus quand elle raconte ses histoires sans queue ni tête. Je crois que cette femme a vécu trop d’événements douloureux, et qu’elle perd la raison.

 

  - Zhu s’éclipse toute la journée. Il compte beaucoup d’amis parmi les parents aussi. Et puis il s’occupe de l’aménagement de l’école. Pour les sapiens, me dit-il en riant. Car les petits phénomènes lâchés en pleine nature ont laissé sur place des frères et des sœurs qui, jusqu’à présent, poursuivaient tant bien que mal leur scolarité chez untel ou une telle. Cela lui rappelle la conquête de l’Ouest. Sauf que dans les westerns, les américains s’installent avant de faire des enfants. Nous, c’est parce qu’on a des enfants qu’on a construit ce village.

 

 Voilà bien longtemps que je n’ai vu mon cher professeur. Un point à noter au chapitre « bilan positif » : Moab ne lèche plus, il embrasse. Baiser mouillé, mais baiser quand même. C’est un petit trésor.

 

Le lendemain, 16 mai , elle entre dans la case à l’aube pour nous dire que Zhu est sombre, que la présence de cet enfant a tout changé dans leurs rapports :

 

- Sans qu’il le sache, sans qu’il le veuille, Moab contrôle tous nos gestes, occupe toutes nos pensées. Nous aimons ce petit tyran, et l’amour que nous éprouvions l’un pour l’autre s’est estompé. Nous sommes perdus dans la brume, et dans la brume un paysage ne présente plus que son premier plan. Pourtant, je sais que la place de Moab n’est pas ici entre nous deux. Nous avons voulu le protéger, lui donner sa chance. Il ne peut pas la saisir. La décision m’appartient, maintenant. Le professeur ne demande rien. Personne n’est coupable. Les choses se sont passées ainsi, c’est tout.

 

Le 16 mai à midi, elle se demande pourquoi elle nous raconte tout cela :

 

- Je ne peux me confier réellement qu’à toi, Clara. Mais ton journal ne dira pas tout. (c’est la première fois qu’elle évoque l’existence de ce journal, je n’avais en effet jamais caché que j’écrivais). La postérité connaîtra une part des choses. Ca lui suffira bien, vu l’usage que Dieu lui-même fait de ce qu’il sait.

 

Il y eut un long silence. Elle se rapprocha, elle serra mon bras, fort, elle serrait fort. Ses yeux brillaient, sa tête tomba sur mon épaule.

 

- Clara, c’est pour demain.

 

Elle ajouta, fort et en détachant bien les syllabes, comme pour retenir les sanglots :

 

- Ils vont l’emmener.

 

 



13-07-2011 | 51 vues

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