96: Le rêve de Zhu (1)

 C'était bien du mouton, mais alors nerveux, costaud ! Ici, me dit Jenny, on s'interdit de chasser l'agneau. Les Crô en mangeaient, mais les Kâ s'y opposent et ont réussi à faire comprendre à leurs partenaires que si on le laisse grandir, au bout du compte, on a plus à manger. J'ai donc avalé ma part sans mot dire, par contre j'ai apprécié l'infusion.

 

Le journal de Zhu s'interrompt ici.

 

Suivent quelques lignes de Jennifer :

 

 tous ceux qui avaient goûté cette décoction –des hommes- se sont endormis sur place, et ont été transportés sur des lits de feuilles qui leur servent de couche depuis qu'ils ont été chassés de leur village

 

§

 

Astrée, an 122 909

 

Tchang Li                                              à                   Nypour.blog4ever.com

 

 

 

 

Cher ami,

 

 Pour connaître la suite de l'histoire, il te faudra patienter quelque temps. Cette infusion qu'il a bu goulûment le soir de son arrivée chez les Crô et les Kâ était hallucinogène. Sur l'agenda on peut lire ces quelques mots écrits par sa femme :

 

47° jour : « Zhu dort encore, sommeil agité » 

48° jour : « il dort »

49°jour : « dort profondément. Il y a de quoi s'inquiéter, et je dois retourner au camp, les enfants vont s'inquiéter »

50° jour : « sommeil agité, il dort toujours. Le vieux Kâ est auprès de lui. Je retourne au camp. »

 

Zhu s'est éveillé au soir du 50° jour, quelques heures après le départ de sa femme. Dès le lendemain, c'est lui qui écrit à nouveau. Il raconte son rêve.

 

Amicalement, Tchang.

 

 

(suite du journal de Zhu)

 

51° jour : Aujourd'hui je serai bien incapable de faire autre chose que d'écrire. Adossé au tronc d'un énorme ginkgo, je suis en pleine jungle, à quelques mètres de moi, les indigènes s'affairent autour du feu, un Crô promène la pointe d'un épieu sur les flammes, d'autres apportent des galets qu'ils disposent tout autour du foyer, deux autres mais plus jeunes sont en train de se battre ou peut-être est-ce un jeu, de petits cris parviennent à mes oreilles, d'une femme et d'un homme mêlés qui doivent s'aimer dans les buissons, pas loin. Le vieux Kâ a posé près de moi une espèce de galette, il n'a rien dit, qu'aurait-il pu dire ? Je ne connais pas leur langage, il est reparti. J'ai tenté de me lever, mes jambes ne supportent plus mon poids. Je n'insiste pas. J'ai mieux à faire. Ce rêve qui a hanté mon esprit pendant quatre jours et quatre nuits, il me faut le raconter.

 

 

 

 Retour dans mon cher pays d'adoption, la Germanie. J'étais guéri.

 

 Les médecins occidentaux, Européens, Américains, et Chinois aussi, étant limités dans leurs recherches par des expérimentations sur les seuls animaux étaient incapables de venir à bout de la terrible maladie. D'où revenais-je ? D'un pays d'Afrique où je faisais partie d'un groupe d'une vingtaine de volontaires pour une expérimentation médicale, l'Ethiopie je crois, un état qui fermait les yeux sur certaines pratiques. Certains moururent car l'évolution du mal avait rendu irréversible leur faiblesse immunologique. Beaucoup survécurent. Je suis de ceux-là.

 

 Peu après mon retour, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre : le sérum était reconnu par l'Organisation mondiale de la santé. Par milliers, les laboratoires du monde entier se ruèrent sur la bête. Dorénavant plus rien ne s'opposait à son emploi généralisé à l'échelle de la planète. Le sida était vaincu.

 

Radios et journaux eurent tôt fait de comparer la prodigieuse découverte aux étapes décisives du combat héroïque que l'intelligence humaine avait livré pour la survie de l'espèce: conception des premiers vaccins par Louis Pasteur, premiers pas de l'homme sur Mars et Titan, généralisation de modes de propulsion électromagnétiques, conquête de nouveaux mondes, éducation sexuelle et contrôle des naissances. Certains même, emportés par l'enthousiasme et peu respectueux de notre spiritualité, relativisèrent l'importance des Pères fondateurs Confucius, Bouddha, Jésus-Christ. Laissant les commentateurs à leur délire, je reprenais goût à la vie.

 

 Quoi faire à trente ans, qu'on est un homme en pleine santé et qu'on aime la vie ? Je passais le clair de mon temps à chercher l'âme sœur. L'informatique étant en ce temps-là le plus court chemin de l'homme à la femme, je pianotai mon curriculum vitae. Ou presque. Il y a des choses qu'on ne pianote pas, comme ces quatre lettres terribles qui hantaient ma mémoire. Le soir en rentrant, je consultais la boîte aux lettres électronique. Mais ce soir-là, c'est à la porte qu'on frappa. Une fée attendait sur le palier.

 

-         C'est moi.

 

-         Vous êtes Madame…

 

-         Mademoiselle. Mais vous pouvez m'appeler Jennifer. Je suis la femme de votre vie.

 

Cette voix modulée aux intonations graves, jouant à la fois la mélodie et l'accompagnement, cette voix était celle d'une personne que je connaissais. Mais son nom me revint bien plus tard, c'était dans le film d'un cinéaste français, François Truffaut. Elle entrait dans la chambre de Jean-Paul Léaud et, debout devant la porte, elle prononçait quelque chose comme ça :

 

-         Vous vouliez me voir, me voilà.

 

 C'était Delphine Seyrig.

 

 Devant moi, c'était Jennifer. Que je reste planté là, médusé, n'était pas gênant car elle parlait et gesticulait pour deux. Un flot de paroles. Elle se laissa tomber sur le canapé. Elle voulait vivre avec moi et ne tenait pas particulièrement au mariage. Pas question d'enfant pour l'instant. Du plaisir avant tout, de l'amour. Pendant qu'elle parlait, je repassais dans ma mémoire ce que j'avais bien pu écrire sur l'ordinateur qui la captivât à ce point. Rien d'extraordinaire : mes mensurations, mes années d'études et là j'avais été honnête, Abitur plus zéro triple zéro, j'avais tout plaqué pour me lancer dans la photographie, la photo c'était toute ma vie, c'est peut-être cela qui lui avait plu, pour le reste, une virée sur le continent africain à propos duquel j'avais été moins bavard et que j'avais transformé en goût immodéré pour les voyages exotiques et les arts premiers.

 

 Quand je pus enfin ouvrir la bouche, ce fut pour dire une imbécillité. Devant les femmes, mon quotient intellectuel chute de cinquante points, et le peu qui me reste à dire je le bafouille et encore pas toujours. En plus, quand je parviens à prononcer un ou deux mots, c'est d'un ringard ! Des choses que je ne pense pas et que j'exprime parce que j'ai peur du silence. Bref, j'évoquai l'éventualité du mariage.

 

 Elle me sauta au cou. Le bourgmestre scella notre union, à jamais.

 

§

 

 

 

 

 

           

 



Article ajouté le 2009-11-04 , consulté 10 fois

Commentaires



Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens

Voir les articles de la catégorie " à 100.000 ann... "

Retour aux articles