95: C'était Gê, la reine

 Escortée par deux jeunes Crô, une petite femme s'avançait. Enveloppée d'un ample vêtement ceinturé à la taille par une corde incrustée de perles, elle portait au cou un torque en corde aussi, orné d'une grosse pierre bleue. Je reconnus celle qui m'avait offert cette hache en jade le jour de notre arrivée sur Astrée. C'était Gê, la reine.

 

 Le groupe en un instant s'éparpilla. Seul le vieux Kâ resta près de nous.

 

 Nous étions tous les trois face à elle. Elle fit quelques pas, toujours soutenue par les deux qui l'accompagnaient. Elle venait vers moi, me fixait droit dans les yeux. Comme elle approchait lentement, j'eus le temps de l'observer. C'était une très vieille femme. Elle ne cessait de me fixer de ses petits yeux mi-clos, à tel point que cela la faisait souffrir. A chaque respiration, elle laissait échapper une plainte. Quand elle fut à une longueur de bras, ils la lâchèrent.

 

 

Elle avança encore d'un pas. Elle était si petite que je ne voyais plus que le haut de son crâne. Je jetai un coup d'œil en direction de Jenny et de Kâ. Ils étaient perplexes. Sur le visage du vieux toutefois, je crus deviner l'esquisse d'un sourire. Je sentis une main se poser sur mon ventre. En même temps une odeur âcre montait à mes narines. J'étais mal à l'aise, je voulais faire un pas en arrière, je me sentais défaillir. Mais je me dis que c'était la reine, que c'était un cérémonial, que la créature qui me faisait face et qui posait la main sur moi était une personne, qu'elle avait droit à tous les égards, qu'il fallait apprécier les mœurs des peuples différents, accepter la diversité culturelle.

 

 Je décidai donc de ne pas réagir, d'attendre un signe de sa part. Il n'y eut pas de signe, seulement un grognement sorti de sa bouche quand sa main, glissant le long de mon ventre atteignit l'endroit le plus sensible de tout mon corps. Elle me caressait doucement avec délicatesse, et ce qui devait arriver arriva, le tissu souple de mon vêtement ne parvint pas longtemps à masquer le changement physique qui s'opérait au bas de mon ventre. Le vieux Kâ en profita pour montrer les quelques dents qui  parsemaient encore sa mâchoire, car il partit d'un rire tonitruant. Jennifer était rouge de honte et m'évitant du regard, ne fixait plus que la reine. Celle-ci fut reprise en main par les deux jeunes hommes, ils reculèrent, mais sur un signe de la femme, Kâ vint s'accroupir devant elle. Elle fit quelques mouvements de la main, accompagnés de petits cris, comme des mots très courts, d'une syllabe, avec des intonations différentes, presque musicales. Il se releva. Elle me dévisagea une dernière fois, puis tous trois firent demi-tour, et disparurent parmi les arbres de la forêt.

 

 Le vieil homme ne riait plus, il resta un long moment face à mon épouse, sans rien dire, sans bouger, il leva les yeux sur elle, et me désignant d'un mouvement du menton, il se mit à proférer des sons, à dire quelque chose. Jamais je n'avais encore entendu Jenny parler le langage Kâ. Ce jour-là, uns fois l'émotion passée, et « les choses » rentrées dans l'ordre, je dois avouer que je fus rempli d'admiration pour elle. Ils conversaient tous les deux comme si de rien n'était, comme s'il ne s'était rien passé. J'exagère, je connais suffisamment ma femme pour dire qu'elle était dans un état d'excitation anormal, et ce qui m'inquiétait c'est qu'elle ne s'adressait qu'à lui. Alors que pendant de longues et interminables minutes j'avais été le centre du monde, subitement, j'avais la désagréable impression d'être de trop, un étranger, un objet, un jouet. Ils parlaient de moi, c'est sûr. Quand il lui répondait, furtivement, elle jetait un coup d'œil vers moi, à la dérobée. Tous les deux tramaient quelque chose, qui ne semblait pas convenir à Jennifer. Elle dodelinait de la tête, puis revenait à la charge. Le vieux Kâ finalement rejeta sa tête en arrière, leva une main qu'il posa sur l'épaule de Jenny.  Les choses en étaient là hier soir quand tout ce que le camp comptait de Crô et de Kâ se rassembla autour du feu. Une outre était suspendue à bonne distance des flammes, deux femmes Kâ dont les mains étaient emmitouflées de peaux ramassèrent des pierres brûlantes et les jetèrent dans l'outre, faisant frissonner le liquide. Une autre s'approcha, tenant à deux mains un sac et vida son contenu dans l'outre. C'étaient des plantes, des feuilles de différentes tailles. Ces gens-là se nourrissaient-ils d'infusions ? Je n'en croyais pas mes yeux jusqu'à ce que deux autres, des hommes cette fois, surgissent de la forêt, portant chacun à un bout une longue perche sur laquelle était empalé un animal qui ressemblait à un mouton.

 

 

§

 



Article ajouté le 2009-10-19 , consulté 7 fois

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