94: Nous allons séjourner chez les indigènes !

 45° jour (suite) : Dès notre retour au camp, nous avons révélé notre découverte. Rares sont ceux qui n'ont pas une hypothèse à avancer. La cage aurait pu servir de garde-manger, un animal de la taille d'un petit cervidé, d'une chèvre ou d'un mouton aurait pu y prendre place. D'ailleurs ici, il faudra qu'on y pense, je vois même les choses en plus grand, pourquoi pas un enclos, nous aurions des réserves pour les jours de disette… D'autres, à qui on avait rapporté les propos de Mme Altmann, évoquent la bande qui semait la terreur dans leur village. Ces gens-là faisant la loi, auraient bien pu enfermer des récalcitrants, des rebelles refusant de marcher dans leurs combines. D'ailleurs, les barreaux sont de la taille d'un homme.

 

 Une chose certaine : nous ne manquons pas d'imagination. Cage, garde-manger ou prison, cette nouvelle découverte ne résout rien. Nous ne savons toujours pas pourquoi la bête s'est déchaînée à ce point… Et puis j'ai maintenant d'autres soucis. Jennifer prépare notre ballot, il va me falloir l'accompagner chez les Crô et les Kâ. Je me serais bien contenté d'un aller-retour, bonjour bonsoir et à plus. Mais la connaissant, et vu la taille du paquetage, je pressens le pire. Aïe ! Nous allons séjourner chez les indigènes ! Certes ici, ce n'est pas du luxe, mais nous sommes à l'abri, protégés par les feux, nous pouvons communiquer entre nous, nous parlons la même langue, nous respectons un minimum de règles communes à notre civilisation, à commencer par l'hygiène. Je vous laisse imaginer les conditions d'existence de ces gens-là, pour tout abri ils ont le feuillage des arbres, les conversations intéressantes que nous pourrons avoir, à savoir même s'ils parlent, apparemment ils ne font que crier et gesticuler, quand à l'hygiène, bon… Jennifer balaie tout ça d'un mouvement du bras, son seul souci est de savoir comment elle va faire rentrer nos affaires dans un sac !   

 

 46° jour :  Les enfants sont chez les Henschel. Qian a demandé plusieurs fois avec insistance pendant combien de nuits nous serions absents. Jennifer qui m'avait parlé d'une semaine, était bien prise au piège. Je n'attendais que ça. Elle redevenait une mère :

 

- Quelques jours, pas plus, mon chéri…

- Ta maman veut dire deux ou trois jours grand maximum.

 

Elle me jeta un regard de feu, on embrassa Ingrid et Qian, nous saluâmes les Henschel en les remerciant encore une fois. Qian resta longtemps sur le seuil de la case, puis il disparut, appelé par les autres enfants.

 

 Nous marchâmes une bonne heure dans la forêt profonde avant de rencontrer un être vivant. Sur le coup, j'ai sursauté.

 

                   

 

Immobile, une tête hirsute avait surgi d'entre les feuillages. C'était un être humain. Il ne bougeait pas, on ne voyait pas son corps, mais ses yeux roulaient, suivant les mouvements de Jennifer qui s'approchait. Elle poussa une sorte de cri, il fit un pas. Il était nu. Elle se retourna :

 

- un Crô.

 

Alors il se mit à gesticuler dans tous les sens, s'approchant de nous, puis reculant, faisant des moulinets avec ses bras. Placide, la tête penchée, Jennifer accompagnait les gesticulations de l'homme en poussant des petits cris. Il nous tourna le dos, écarta les ronces, rameaux d'épine blanche (bien connue en Germanie, nous la plantions pour former des haies) et se mit en marche. Je remarquai ses jambes arquées et puissantes presque entièrement couvertes de poils. Nous avancions lentement, nous frayant un chemin au travers d'une végétation qui me rappelait bien souvent celle de mon pays, comme ces mûriers dont mes lointains ancêtres prélevaient l'écorce pour fabriquer la pâte à papier. Nous progressions plus rapidement quand la densité des frondaisons de la futaie, bloquant la lumière, ne laissait aux arbrisseaux et aux ronces aucune chance d'exister. L'indigène avançait vite, me laissant peu le temps d'admirer de beaux arbres à tronc droit : ma parole, j'ai cru reconnaître un ginkgo bien connu chez nous en Mandchourie, car on le cultivait dans les lieux sacrés, ginkgo dont les feuilles jaune d'or me confirmèrent, qu'à la latitude où nous sommes ici sur Astrée, l'automne est bien arrivé. Nous progressions sous des arbres gigantesques, aux feuilles couleur de rouille, comme celles des magnolias d'Amérique, sous des arbustes aussi, que j'aurais bien identifiés comme des pruniers et des poiriers sauvages s'ils avaient encore porté des fruits. Par moments, il nous fallait courir pour ne pas perdre de vue notre guide. Puis la végétation changea. Jennifer ne m'avait rien dit, mais des arbustes aux ramures fines, aux feuilles très allongées et argentées par-dessous ne pouvaient être que de l'osier, suggérant la présence proche d'un plan d'eau, peut-être d'un ruisseau. D'ailleurs le sol devenait collant, nous pataugions. La futaie s'éclaircissait, seul s'élevait ici ou là un ypréau argenté, tandis qu'un saule de Babylone trempait ses longues feuilles glauques dans le marais. Car maintenant, nous marchions dans l'eau. Pour m'encourager, elle me dit que nous approchions du camp de « ses amis ». Le sol s'asséchait, je pataugeais encore, mais seulement dans mes chaussures, mes pauvres chaussures de ville, les seules que j'avais sauvées de l'enfer terrestre. Puis nous fîmes d'autres rencontres, tous des Crô. Finalement c'est un groupe d'une dizaine d'individus qui parvint à destination, il faisait moins sombre, à cet endroit les arbres étaient clairsemés, les frondaisons moins denses.

 

  Un homme était assis sur une souche, le vieux Kâ ? C'était bien lui, le confident de Jennifer, il était bien tel qu'elle me l'avait décrit. Les coudes appuyés sur les cuisses, une pierre dans chaque main, il les frottait l'une contre l'autre. Il nous aperçut, s'immobilisa, se leva et vint à notre rencontre. D'autres, mais c'étaient des femmes, étaient occupées à disposer des gros cailloux près d'un feu. Un moment en observation, elles le suivirent et bientôt nous fûmes entourés d'une dizaine d'hommes et de femmes. Tous des Crô. J'étais l'objet de toutes les curiosités. Pas seulement par le regard, des mains délicates m'effleuraient ou tiraient sur mon vêtement. Je ne pouvais pas échapper à ces assauts, car en reculant, j'étais l'objet de caresses encore plus pressantes. C'est Jennifer qui mit fin à la bousculade. Elle émit un curieux grognement, tendant le bras en direction du centre de la clairière…

 

 

§



Article ajouté le 2009-10-15 , consulté 6 fois

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