92: Ce matin sur Astrée, c'est l'automne

43° jour : Tôt le matin je sors. Le camp est enveloppé de silence et de brume. Le ru qui coulait laborieusement cet été, dessinant son parcours avec délicatesse entre les joncs, est devenu, grâce aux pluies abondantes de ces derniers jours, une rivière. Aux premières lueurs de l'aube, je fais toujours quelques pas jusqu'à la berge.

 

 

 Se trouver seul fait du bien. Mes pensées suivent un libre cours, sur Terre j'étais photographe à mes heures, Leica en main, je chassais les paysages tôt le matin au 90mm, à la recherche de l'événement. La présence humaine n'est pas nécessaire pour créer l'événement. Un busard attaqué par deux corneilles, un chevreuil en plein champ, immobile en équilibre sur les grosses mottes de la terre fraîchement retournée, qui m'observe et qui était posté là bien avant que je le remarque, la photo je ne l'aurai pas, il s'enfuirait au premier geste. Un chevreuil en photo n'a aucun intérêt. Ces créatures sont faites pour apparaître, en majesté, le temps d'un éclair. J'ai des fourmis dans les jambes. Je me redresse, porte mon poids sur une jambe pour mieux assurer l'autre sur une motte. Je relève la tête. Le champ est désert. Le ciel s'éclaire. La photo je l'aurai. Les premiers rayons rasants de l'astre de feu sculptent la campagne, détachent les plans, révèlent les trésors cachés par les lumières violentes de l'été, quand le ciel est bleu, le soleil impitoyable sur nos têtes. J'ai horreur du ciel bleu, des couleurs agressives, comme j'ai horreur des parterres de fleurs, des robes chamarrées, des posters de palmiers sur fond de mer verte et plage jaune placardés sur les murs des agences de voyage. Je ne sais plus qui disait, mais c'est un sage chinois, que le plus difficile pour le peintre (autrement dit, le plus digne d'être admiré), ce n'était pas le paysage par beau temps ni sous le déluge, mais l'instant où le temps bascule, le moment qui précède la pluie, le moment qui annonce l'éclaircie.

 

 Mon Leica est dans ce sac, par terre. Il est chargé d'un film que je n'ai pas terminé là-bas, au pays. Ce petit boîtier, qui tient dans une main, enferme des images de la vie sur Terre, images à jamais latentes, faute de produits pour les révéler.

 

 Ce matin, sur Astrée, c'est l'automne. L'air est immobile. Pas un souffle. Par instants, la silhouette d'un volatile se détache, tache noire sur fond de brume, probablement un oiseau pêcheur. Elisabeth. Elle nous en a trop dit. Ou pas assez. On est maintenant plongés dans le mystère. « C'est à cause d'eux que la bête est venue ». Une certitude au moins : leur camp a donc été dévasté par un gigantopithèque. Peut-être le même que celui qui a emporté nos amis. Mais pourquoi ce carnage ? Alors que chez nous, il s'est contenté d'enlever trois des nôtres ? Et pourquoi « à cause d'eux » ? Qu'il y ait parmi les Terriens de leur groupe des individus sans scrupules, nous le savons depuis la découverte de la jeune Crô assassinée. Mais quel rapport entre ces fripouilles et la bête ?

 

 

Oui, ce sont bien des oiseaux pêcheurs, la brume se dissipe, c'est amusant de les voir plonger, et réapparaître un long moment après, beaucoup plus loin, là où on ne les attend pas. Ces animaux ne sont pas pour moi une découverte, j'ai honte de l'écrire : nous en avons mangés. Comme nous avons apprécié la chair du lapin et de l'écureuil. Il n'y a pas de gros animaux sur Astrée, au moins par ici, dans les alentours du camp. Il faut dire que nous ne sommes pas très nombreux. Une expédition de plusieurs d'entre nous loin d'ici est impensable. Laisser pendant quelques jours une poignée d'hommes et de femmes en charge des enfants ? Alors qu'une bête épouvantable rôde alentour…

 

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Article ajouté le 2009-09-29 , consulté 9 fois

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