Le mourant

 

 A vrai dire, Monsieur Huppert n’attendait pas la mort. Allongé, la bouche entrouverte, sur son lit d’hôpital, il aurait voulu en rester là. Car les morts disparaissent, et notre homme qui n’avait pas fait forte impression de son vivant, qui n’était pas un héros ni même quelqu’un qu’on écoute, ne voulait pas conclure cette vie insipide sans laisser de traces.

 

 D’ailleurs les médecins l’avaient rassuré : « Vous n’avez que quelques jours à vivre. » C’était la formule « quelques jours » qui l’avait ravigoté. Sa mère aurait donc le temps de remonter de la Haute-Dordogne. Ses frères et sœurs pourraient prendre un ou deux jours de congé exceptionnel. Quand à sa femme et ses enfants, aucun problème, ils resteraient à son chevet. Le docteur lui ayant annoncé la nouvelle le jeudi, les « quelques jours » englobaient largement le week-end et les amis pourraient, samedi ou dimanche, lui adresser un dernier salut. Bref, sans qu’il l’ait organisé lui-même, le programme final se goupillait bien. Pour la première fois dans sa vie, il avait conscience de peser à son avantage sur les événements.

 

 Son secret était ambitieux, mais d’une simplicité à couper le souffle. Vivant, il parlait dans le vide. Mort, il serait oublié. Alors que mourant, devant une assistance médusée, tel Socrate dans un dernier souffle créateur, Monsieur Huppert exprimerait ses pensées les plus profondes.

 

 Quand la famille et les amis furent rassemblés autour du lit, le vieil homme, d’un geste de la main, demanda qu’on coupe la télévision. Un long silence s’ensuivit, seulement troublé par le chuintement respiratoire du mourant. Glucose d’un côté, sérum de l’autre, les dernières ressources de la médecine se déversaient goutte à goutte dans les perfusions. Mais cela ne trompait personne : ces secours étaient désormais inutiles. C’était la fin.

 

 Madame Huppert demanda à son mari s’il désirait quelque chose. Les yeux rivés au plafond, il acquiesça et tenta de lever la tête. Elle glissa délicatement un deuxième oreiller sous la nuque échevelée du malade. Il sourit et remercia en bougeant un doigt.

 

 Aucun mot n’était encore sorti de sa bouche. Mais ces regards, qu’il devinait posés sur lui, le stimulaient en lui donnant pour la première fois l’occasion et la force de surprendre, de bouleverser son auditoire. Il se rappela cette jeune fille qui, dans le train, avait osé aboyer au nez et à la barbe des voyageurs. A l’époque, il s’en était moqué lui, l’homme sérieux caché derrière sa cravate et son col repassé. Finalement, un aboiement bien appuyé était peut-être la solution. Action autrement spectaculaire que de réciter bêtement une pensée de Pascal apprise par cœur. Seulement voilà : outre le fait qu’il n’est pas facile d’aboyer, surtout dans les derniers moments, il connaissait la psychologie et la perspicacité de sa femme. Elle n’y croirait pas. Quand aux autres, ils prendraient ce cri au mieux pour du délire… avant d’alerter les infirmières. Non, l’aboiement courageux sorti de la bouche d’une jeune fille au moment le plus opportun deviendrait, pour un mourant, un acte de désespoir.

 

 Alors : miauler, barrir ? Il l’avait fait mille fois pour amuser ses enfants, sans compter le sifflement du serpent et le terrible feulement du lion qui, surtout dans leur premier âge, les avait fait trembler de peur dans leur bain. Il passa en revue tous les cris des animaux, l’occasion pour lui de constater une fois de plus l’étendue de son ignorance, incapable qu’il était de mettre un nom sur les cris du gnou, du gypaète, de l’écureuil volant, du brontosaure, du bison d’Amérique, et de tous ces êtres fascinants qui hantent nos rêves, nos steppes et nos forêts. Résigné, son visage se crispa. Chacun retint son souffle. Il se détendit. Chacun respira à nouveau. Instant d’une grande intensité. Ultime communion des hommes avec leur semblable. Les yeux de Monsieur Huppert se mirent à briller, il étouffa un sanglot. Pleurer, ce n’était ni le lieu ni le moment. « Courage… pensa-t-il, l’heure est à l’action ! »

 

 Pour tester le degré d’émotion, il bougea un pied. Personne ne réagit. Alors, il plia modérément la jambe en imprimant au même pied un mouvement d’oscillation. Des chuchotements lui confirmèrent qu’il était toujours observé, mais cela signifiait aussi que LE SEUL MOUVEMENT DU PIED NE PROVOQUAIT PAS UN CHANGEMENT SUFFISANT DE LA FORME DU DRAP DE LIT POUR MAINTENIR AU TOP-NIVEAU L’EMOTION DE L’ASSISTANCE. Comme pour la jeune fille du train : son premier aboiement avait été pris pour un simple accès de toux, il avait fallu un deuxième assaut pour attirer l’attention du public. 

 

 Alors, Monsieur Huppert passa en revue ces grandes phrases au ton définitif et empreintes de sagesse :

 

La vie vaut d’être vécue.

On ne fait rien de grand sans volonté.

Le malheur de l’homme c’est son intelligence.

Rien ne sert de courir, il faut partir à point.

Nous avons vu aujourd’hui des choses prodigieuses (Luc V, 26)

 

Mais ces clichés que tout un chacun peut sortir à n’importe quel moment, n’avaient ni la résonance ni l’opportunité désirées. Son esprit vagabondait et captait d’autres maximes qu’il rejetait aussitôt comme inappropriées :

 

Le chien est le meilleur ami de l’homme.

Ecce, ego intromittam in vos spiritum et vivetis. (1) (Dieu s’adressant au prophète Ezéchiel, rappelé par Karl Marx dans « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » en 1852)

 

Ou encore :

 

            Une fois Yin, une fois Yang, c’est ainsi que tout fonctionne.

            Noël au balcon, Pâques au tison.

            Voici l’homme ! (Jean XIX, 6)

 

Cette perte de temps l’agaçait. Son visage se crispa. Chacun retint sa respiration. Sa femme lui passa tendrement la main dans les cheveux.

 

 Tout d’un coup les premiers bruits d’assiettes résonnèrent dans le long couloir carrelé : il était 18h00. Sur la pointe des pieds, une dame, amie de longue date du malade, se dirigea vers le fauteuil afin d’enfiler son manteau. D’autres s’embrassèrent et, en chuchotant, gagnèrent discrètement la porte. Le roulement intermittent du chariot allait crescendo, accompagné de bruits de pas et de tintements métalliques. Madame Huppert tendit à une jeune fille un papier sur lequel était inscrit un numéro de téléphone. Un homme au visage grave gronda, le plus silencieusement qu’il put, un enfant qui effleurait du bout du pied un barreau du lit.

 

 Soudain, c’est le choc du plateau sur la table à roulettes. Dans sa précipitation, l’aide-soignante bouscule le support du flacon de glucose :

 

-         A la soupe, Monsieur Huppert !

 

Encore peu énergique, le convalescent gémit et s’étire. Se frottant les yeux, il entend son épouse lui dire :

 

-         Tout s’est bien passé, mon chéri. C’était quand même une appendicite aiguë ! Mange au moins le yaourt, ça te redonnera des forces.

 

 

 

§

 

 

(1) Voici, je ferai pénétrer en vous l’esprit et vous vivrez.

 

 

 



Article ajouté le 2008-10-29 , consulté 39 fois

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