85: "Je n'aime pas qu'on accuse sans preuve"

31° jour (suite) :

 

 

-         Oui, qui a pu faire ça ?

 

Ce n'est plus la voix d'une jeune fille, la question a été posée derrière moi, je me retourne. Des hommes, le premier, pourtant de ma race, est pâle comme la mort. Ils sont trois, à quelques pas derrière eux se tient Helmut, ce vieux copain, vous savez, celui qui s'étonnait comme nous installions courageusement notre camp, alors qu'à une portée de fusil, le village déserté par les indigènes nous attendait à bras ouverts ! Helmut est donc sauf… J'hésite à me rapprocher de lui, pour moi ce différend a mis fin définitivement à nos relations. En même temps je brûle de l'entendre, de savoir aussi comment lui-même a pu s'en sortir. Je n'en ai pas le temps.

 

Les trois qui le précédent ont l'allure d'officiels, et… l'air sombre. Ils viennent de visiter le lieu du massacre. Ils m'interrogent du regard.

 

-         Nous n'en savons pas plus que vous.

 

En prononçant ces mots, je réalise que j'ai parlé trop vite en répondant sans réfléchir à des inconnus, puisque ces gens n'ont pas eu la délicatesse de se présenter. Nonobstant, en mon for intérieur, je flaire qui ils sont, probablement des envoyés de ce fameux Suprême… quelque chose… . Je rectifie aussitôt :

 

-         A qui ai-je l'honneur ?

-         Nous sommes les enquêteurs mandatés par le Comité Suprême des Terriens d'Astrée sur l'affaire du DS 13 dans la zone Germaine.

 

Un mois, trente jours seulement après avoir été déposés sur une planète inconnue, voilà que nous sommes déjà quadrillés, référencés, catalogués… pourquoi pas cadastrés et imposés en fonction de la surface habitable des cases ? Et cela avant même de savoir si nous pourrons survivre dans un monde que nous ne connaissons ni d'Eve ni d'Adam ! Ceci dit, je peux émettre un doute sur l'exactitude des lettres et des chiffres : comment peut-on se faire une idée aussi précise de l'astrégraphie sans faire usage de relevés photographiques aériens ? Et depuis un mois que nous sommes là, pas un seul aéronef n'est passé au-dessus de nos têtes, pas un aérostat, pas un ballon-sonde, pas même un oiseau…

 

 Désignant Helmut d'un mouvement du menton, l'un des enquêteurs nous explique que cet homme faisait partie d'un groupe de quatre chasseurs. Disposant de fusils et d'une réserve de cartouches emportées clandestinement dans Sesostris, ils étaient à la recherche de territoires à gibier, et leur mission dura plusieurs jours. Quand ils revinrent, ils découvrirent ce que l'on sait. 

 

 Je note quand même que le Comité Suprême avait été moins pressé d'envoyer des enquêteurs après le meurtre de la jeune Crô… Je n'évoque pas le problème, je connais d'avance la réponse : « ce fait horrible a eu lieu dans les premiers jours de l'arrivée des Terriens, dans le désordre général, faire une enquête ? Il y avait d'autres urgences. Et puis, cette fois, il ne s'agit pas d'un meurtre, mais d'un véritable carnage, qui ne peut rester impuni. » En conséquence, je me tais, pour éviter d'entendre ces gens débordant de bons sentiments claironner qu'ils ne sont pas racistes.

 

 D'ailleurs, une discussion commence, certains parmi nous accusent les Crô et les Kâ. Ces indigènes avaient deux bonnes raisons d'en vouloir aux Terriens : la mort de leur jeune congénère, et l'expulsion de leur propre village. Nous sommes divisés. Xu prend immédiatement le parti des indigènes. Erreur de jeunesse. Il s'enfonce en affirmant que ces gens sont absolument pacifiques. Ses adversaires ont beau jeu de rétorquer que les accompagnateurs de Jennifer avaient des épieux dans les mains. Je vole au secours du jeune homme. Quand nous sortîmes de nos vaisseaux, le premier jour, ils nous accueillirent comme des dieux, nous apportèrent des présents. Ils nous craignaient aussi. Peu après, ils furent chassés de leur village sans opposer la moindre résistance. Ils étaient effrayés et prirent la fuite. Mon épouse qui a vécu quelques jours parmi eux a bien relevé que leurs armes étaient exclusivement destinées à la chasse.

 

 Les enquêteurs du Comité écoutent sans mot dire. Le retour de Jennifer n'arrange rien. Certains lui en veulent, elle préfère la compagnie des indigènes plutôt que celle des Terriens. En plus, c'est une femme, européenne, et beaucoup d'entre nous sont asiatiques. Sur Terre, nous faisions la loi, mais ici les cartes sont redistribuées, les européens relèvent la tête et prennent des initiatives sans en référer aux anciens maîtres du monde. Jenny se fait l'avocate des Crô et des Kâ, ils sont pacifiques, incapables d'attenter à la vie si ce n'est pour survivre. Quand elle était parmi eux, jamais ils ne se sont hasardés près du village, ils avaient trop peur. Elle avait échangé quelques mots avec le vieux Kâ. Il n'était même pas question pour eux de réinvestir un jour leur ancien lieu de vie. Profané, il aurait fallu le consacrer à nouveau. Les rendre responsables d'un tel carnage ? Non. Il faut chercher ailleurs, une dispute, une guerre interne entre ces Terriens qui n'ont d'autre morale que celle du plus fort ou du plus malin, ils l'ont malheureusement prouvé dès leur arrivée sur Astrée.

 

 Oh surprise, c'est Renfrogné qui prend sa défense, ou plutôt qui fait taire les médisants, à sa manière. Avant d'accuser, allez donc sur place, faîtes une enquête. Je n'aime pas beaucoup ces indigènes, dit-il, je sens bien que pour nous ils vont être un problème. Mais je n'aime pas qu'on accuse sans preuve.

 

§

 

 

 



Article ajouté le 2009-07-02 , consulté 25 fois

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