Clin d'oeil
Pendant que j'écris, je pense à Emmanuelle, à son grand-père, à Gisèle, à André, à Roger.
Ils sont venus dans la nuit. Quatre à quatre ils ont avalé la cage d'escalier. Combien étaient-ils ? Ils ont cogné sur la porte. J'ai sauté du lit. Dans la pénombre, j'ai trouvé la poche du blouson, j'en ai sorti le carnet. Où l'ai-je mis, où l'ai-je caché ? Je ne m'en souviens pas.
Le couloir s'est éclairé. Son châle sur les épaules, elle m'attendait, m'interrogeant du regard. Je marchai vers l'entrée, tirai le verrou, la porte s'ouvrit. Trois lettres furent prononcées, qui résonnent encore dans ma tête. Trois lettres qu'elle entendit aussi, elle était plantée derrière moi, trois lettres qui étaient pour elle un mystère, mais de peu d'importance. Car l'essentiel, elle le savait.
Elle fut à bonne école, celle d'une petite gardienne de vaches dans les monts d'Auvergne, à l'âge où d'autres n'apprennent qu'à lire et à écrire. Plus grande, elle gagna la ville pour faire le ménage chez les riches. Elle fut ouvrière, soudeuse autogène, en 1936 quand elle faisait redescendre de leurs machines des jeunes allumées qui croyaient faire la révolution en cassant l'outil de travail. Alors, croyez bien que l'essentiel, elle le savait. Elle ne m'en parla jamais, mais ce qu'avaient réalisé certains gendarmes sous l'occupation n'avait probablement pas échappé à son œil. Car l'œil, pas besoin d'avoir fait les Beaux-arts, le coup d'œil, ceux qui ont travaillé dur, qui ont souffert, bref ceux qui ont vécu, ils l'ont. Ceux-là voient les choses promptement et avec exactitude. Il en faut des années de recherche universitaire, il en faut de la philosophie, il en faut des examens et des diplômes pour toucher, je dis bien seulement toucher l'essence des choses. Le mineur de fond, le maçon, le vacher, la vachère, l'ouvrier, l'ouvrière ont suivi la meilleure école, celle que les hommes devenus raisonnables pourraient fermer définitivement un jour : l'école de l'effort, l'école du labeur, de la peine, de l'exploitation.
Alors qu'importent ces trois lettres, elle savait qui étaient ces personnes qui, sans qu'on les y invite, avaient poussé la porte et franchi le seuil de son habitation.
Ils ont fouillé, le carnet ils ne l'ont pas trouvé (1).
- Habillez-vous.
J'ai pris le temps d'embrasser celle que j'aimais le plus au monde. Je souriais pour ne pas ajouter à son inquiétude. Peine perdue, vous allez voir.
Je ne me souviens pas avoir eu peur. Cela m'étonne, car je suis naturellement poltron, une araignée pour moi est un monstre, et comme la nature ne m'a pas doté d'un physique de lutteur, j'ai toujours évité les affrontements autres que verbaux. Je me rappelle seulement ce moment où, un pas derrière mes accompagnateurs, je me retournai une dernière fois pour adresser un signe amical à ma grand-mère. Elle maintenait la porte entrouverte. Ce qui s'est passé alors restera à jamais gravé dans ma mémoire : elle me sourit et me fit un clin d'œil.
Elle s'appelait Catherine. Catherine Gabignon.
§
(1) au risque de faire rire, moi non plus ! Je l'ai pourtant recherché à mon retour, sans succès. Il m'avait fallu le cacher, car y figuraient les noms et les adresses de mes camarades.

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