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Catégorie nouvelles:

Récits plus courts qu'un roman.  Nouvelles à la main, nouvelles, anecdotes, échos mondains, etc. qu'on distribuait manuscrits dans le public.


Clin d'oeil

 Pendant que j'écris, je pense à Emmanuelle, à son grand-père, à Gisèle, à André, à Roger.

 

 

 

 

 Ils sont venus dans la nuit. Quatre à quatre ils ont avalé la cage d'escalier. Combien étaient-ils ? Ils ont cogné sur la porte. J'ai sauté du lit. Dans la pénombre, j'ai trouvé la poche du blouson, j'en ai sorti le carnet. Où l'ai-je mis, où l'ai-je caché ? Je ne m'en souviens pas.

 

 Le couloir s'est éclairé. Son châle sur les épaules, elle m'attendait, m'interrogeant du regard. Je marchai vers l'entrée, tirai le verrou, la porte s'ouvrit. Trois lettres furent prononcées, qui résonnent encore dans ma tête. Trois lettres qu'elle entendit aussi, elle était plantée derrière moi, trois lettres qui étaient pour elle un mystère, mais de peu d'importance. Car l'essentiel, elle le savait.

 

 Elle fut à bonne école, celle d'une petite gardienne de vaches dans les monts d'Auvergne, à l'âge où d'autres n'apprennent qu'à lire et à écrire. Plus grande, elle gagna la ville pour faire le ménage chez les riches. Elle fut ouvrière, soudeuse autogène, en 1936 quand elle faisait redescendre de leurs machines des jeunes allumées qui croyaient faire la révolution en cassant l'outil de travail. Alors, croyez bien que l'essentiel, elle le savait. Elle ne m'en parla jamais, mais ce qu'avaient réalisé certains gendarmes sous l'occupation n'avait probablement pas échappé à son œil.  Car l'œil, pas besoin d'avoir fait les Beaux-arts, le coup d'œil, ceux qui ont travaillé dur, qui ont souffert, bref ceux qui ont vécu, ils l'ont. Ceux-là voient les choses promptement et avec exactitude. Il en faut des années de recherche universitaire, il en faut de la philosophie, il en faut des examens et des diplômes pour toucher, je dis bien seulement toucher l'essence des choses. Le mineur de fond, le maçon, le vacher, la vachère, l'ouvrier, l'ouvrière ont suivi la meilleure école, celle que les hommes devenus raisonnables pourraient fermer définitivement un jour : l'école de l'effort, l'école du labeur, de la peine, de l'exploitation.

 Alors qu'importent ces trois lettres, elle savait qui étaient ces personnes qui, sans qu'on les y invite, avaient poussé la porte et franchi le seuil de son habitation.

 

 Ils ont fouillé, le carnet ils ne l'ont pas trouvé (1).

 

- Habillez-vous.

 

 J'ai pris le temps d'embrasser celle que j'aimais le plus au monde. Je souriais pour ne pas ajouter à son inquiétude. Peine perdue, vous allez voir.

 

 Je ne me souviens pas avoir eu peur. Cela m'étonne, car je suis naturellement poltron, une araignée pour moi est un monstre, et comme la nature ne m'a pas doté d'un physique de lutteur, j'ai toujours évité les affrontements autres que verbaux. Je me rappelle seulement ce moment où, un pas derrière mes accompagnateurs, je me retournai une dernière fois pour adresser un signe amical à ma grand-mère. Elle maintenait la porte entrouverte. Ce qui s'est passé alors restera à jamais gravé dans ma mémoire : elle me sourit et me fit un clin d'œil.

 

 Elle s'appelait Catherine. Catherine Gabignon.

 

§

 

 

(1) au risque de faire rire, moi non plus ! Je l'ai pourtant recherché à mon retour, sans succès. Il m'avait fallu le cacher, car y figuraient les noms et les adresses de mes camarades.


Posté le 25/05/2009 | 24 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

Voyages (II)

 

 Polie, elle esquisse un signe de la tête aux voyageurs qui la dévisagent et reprennent aussitôt leur lecture. Un homme ôte son sac de la banquette. Elle s'assoit en remerciant. Un ange passe. Vague à l'âme général. C'est triste. Elle sourit. Il faudrait peu de choses pour changer l'attitude de ces gens, les animer, les faire exister.

 

 Une plaisanterie par exemple : cacher sous la banquette le sac de la dame partie aux toilettes, faire un pied de nez à l'employé sur le quai, se mettre à aboyer. Oui, c'est ça : se mettre à aboyer. Son cœur se serre : va-t-elle oser ? Elle manque de rire, mais l'appréhension est la plus forte. La gorge serrée, elle ne peut émettre un son. Fixant des yeux le journal déployé par la personne d'en face, armée de tout son courage, elle ouvre la bouche. Mais la porte s'ouvre et la vieille dame des toilettes regagne sa place. Tout est à refaire. Quelle idiote ! L'association des deux actions : entrée de la dame et aboiement du chien aurait été spectaculaire. Occasion perdue. Le monsieur d'à côté respire très fort et change la position de ses jambes. Une page est tournée.

 

 La jeune fille reprend une attitude nonchalante –en apparence- de ces attitudes sans histoires qui préparent les grands événements. Elle choisit de ne pas gonfler immodérément ses poumons. Sa décision est prise d'aboyer normalement, sans excès, sans rechercher le spectacle.

 

-         Wouh !

 

 Personne ne réagit vraiment. Un regard furtif sur ses jambes de l'homme d'à côté. La dame d'en face tourne en le chiffonnant son journal et le contrôleur passe dans le couloir.

 

-         Wouh ! Wouh !

 

Là tous les visages se lèvent. Certains étonnés, d'autres sans expression particulière. Femme de conviction, et qui n'aime pas qu'on lui résiste, Jenny insiste.

 

     -     Wouh ! Wouh ! Wooouououh ! Wouh! Wouh!

 

Des regards se croisent, complices. Un garçon près de la fenêtre, bouche ouverte de stupéfaction, ne retient pas un éclat de rire, et attend visiblement d'autres aboiements. L'homme d'à côté tousse et sourit en réponse à l'air entendu d'autres passagers. Un deuxième hausse les épaules. En face, la dame plie son journal, pose la main sur les genoux de la jeune fille et de sa voix la plus douce lui demande :

 

-         Vous êtes sans doute fatiguée mademoiselle, où descendez-vous ? On peut vous aider ou vous accompagner quelque part…

 

 Pour toute réponse, un aboiement :

 

-         Wouh !

 

Puis c'est un long jappement qui se fait entendre, qui résonne, se propage d'un bout à l'autre du wagon:

 

-         Wou ou ou ou ou ou ou ouh !

 

 Un homme en costume, mallette sur les genoux, un monsieur à l'esprit positif habitué aux décisions se lève et demande à la jeune fille si elle manque de quelque chose. Quant à lui, il dispose d'Aspro effervescent, il suffit de demander de l'eau au contrôleur et le tour est joué. Elle se tait et fait « non » de la main. Elle fixe le filet à bagages au-dessus de leurs têtes. Son visage est impassible. On se regarde, on croise les jambes. Quelqu'un soupire. Le garçon fixe, déçu, le visage de la jeune femme. Un journal est replié, sans conviction. Le train s'arrête. La jeune fille se déplace légèrement pour laisser passer le monsieur d'à côté qui lui dit deux fois « pardon » et trois fois « excusez-moi ». Poliment il s'efface devant la vieille dame qui descend aussi et, sur le quai, lui confie qu'il eut du mal à retenir un éclat de rire, que c'est la première fois qu'il assiste à un tel spectacle, et en plus présenté par une jeune personne d'apparence respectable. La vieille dame tend son ticket à l'employé. Elle ne dit mot et se perd dans la foule des voyageurs affairés. Le train s'ébranle. Sur le quai, des oreilles moins distraites perçoivent un aboiement, mais n'y prêtent nulle attention.

 

  Ils sont cinq, le premier arrivé en haut des marches lâche un gros crachat sur le sol du wagon, provoquant les jurons des autres, le dernier monte en marche et, se retenant d'une main à la barre d'appui, se penche à l'extérieur, jetant un regard de feu aux gens qui, sur le quai  attendent le prochain. Ses compagnons déjà entrés hument l'espace, le parcourent du regard, fixant tour à tour ses occupants. L'un dévisage une jeune femme jusqu'à ce qu'elle baisse les yeux et retourne à sa lecture, un autre s'approche d'un jeune homme qui téléphone, s'empare de l'appareil et susurre : « Coucou chéri, c'est nous ! ». Il pose le portable délicatement sur le sol, et, s'avançant vers un couple de personnes âgées qui ne parviennent pas à baisser les yeux, pétrifiés qu'ils sont par le spectacle, il leur adresse un geste obscène, pose le pied sur l'appareil et l'écrase. « Oh, pardon ! » lâche-t-il. Rires dans le groupe.

 Outrée, une femme se lève, prenant les voyageurs à témoin :

 

-         Pour qui vous prenez-vous ? Vous n'avez pas l'air exténués par une dure journée de travail. Eh bien, figurez-vous, ce n'est pas le cas des gens qui occupent ce train. Vous feriez mieux de regagner votre banlieue en nous fichant la paix ! 

 

Les rires se sont arrêtés, changés en ricanements. Quelques mots grossiers, des attitudes menaçantes, un doigt levé, puis plus rien, le chef (celui qui écrase les téléphones) marmonne quelques mots inaudibles et fait demi-tour, les autres le suivent en sifflotant. Ils franchissent la porte du compartiment. C'est alors que des voix s'élèvent pour dire qu'on vient d'assister à un triste spectacle. D'autres ne partagent pas cet avis :

 

-         Triste ? vous avez de ces mots, ces gens-là sont capables de tout. « Triste ! » Vous voulez dire accablant. Mais que font-ils en liberté ces individus ? Hein, je vous le demande ! 

-         Allons, calmez-vous, ils sont jeunes, et n'ont pas été aidés par la société…

-         Entièrement d'accord, tout ça c'est la faute de la société, point à la ligne !

 

D'autres encore ne disent rien, eux aussi vont regagner leur banlieue. Tout à l'heure, en bas de leur immeuble, dans la cage d'escalier, il leur faudra dire pardon, plusieurs fois, attendre que ces jeunes gens s'écartent, il leur faudra éviter un crachat, feindre de ne pas entendre les grossièretés qui leur seront adressées, ne pas ouvrir leur boîte aux lettres. Parvenus chez eux au cinquième étage au moyen d'un ascenseur de tous les dangers si toutefois il n'est pas en panne, il leur faudra supporter les cris, les tambourinades, les pétarades jusqu'à une heure avancée de la nuit.

 

 La jeune fille occupe seule la banquette maintenant, sauf près de la fenêtre où le garçon fait semblant de regarder le paysage. En face d'elle, il ne reste que l'homme à l'esprit positif. Il a ouvert la mallette, c'est un ordinateur. Il se met au travail, ses doigts parcourent le clavier avec une étonnante agilité.

 

Le nez en l'air, elle sait qu'ils sont là, à quelques pas, à l'entrée du wagon.

 

De loin ils ont repéré la jeune fille. Ils s'avancent. Le chef se tourne vers le garçon de la fenêtre :

 

- Eh toi ! Elle baise bien au moins ?

 

Le jeune homme est blême, il tremble de tout son corps et ne trouve rien de mieux que de répondre. Dans sa terreur, il dit « non », un non sans queue ni tête, un non imbécile qui n'a rien à voir avec la réalité, rien à voir avec ses propres sentiments. Le garçon n'existe plus, il n'est plus qu'un corps qui tremble. A l'humour du chef répondent de gros rires derrière lui. Les doigts de l'homme à l'esprit positif courent encore sur le clavier, un langage inédit apparaît à l'écran, jskdyufudfdjucnldszbdkdh, suivi d'un message d'erreur. On entend le discret cliquetis de l'ordinateur, poliment l'homme se glisse vers la fenêtre, laissant passer les membres de la bande. L'un d'eux se penche sur la jeune fille. D'un doigt, il lui soulève le menton, l'obligeant à lever les yeux sur lui. Elle se laisse faire, se redresse, le regarde.

 

 Il pose son autre main sur la cuisse de la jeune femme.

 

 C'est à ce moment précis que l'homme à l'esprit positif et le garçon, blêmes et collés tous deux contre la fenêtre entendent un rugissement si terrible que les vitres en tremblent. S'ensuit une clameur d'épouvante venant des profondeurs du wagon. Ils pivotent et ce qu'ils voient, qui pourrait le décrire ? Personne. Quelle caméra pourrait le filmer ? Aucune.

 

 Un dogue d'un autre âge, molosse aux dents de sabre, Cerbère à une tête dont l'énorme gueule est armée d'une rangée de couteaux s'est dressé sur la banquette et l'écrase de tout son poids. Des crocs acérés déchirent les tissus, le sang gicle, des lambeaux de chair humaine s'écrasent contre les vitres. Le signal d'alarme a dû être enclenché, le train s'arrête. Le monstre balance son énorme tête de gauche à droite, c'est un membre humain qu'il promène et quand il le lâche, le moignon, suivi d'une nuée de sombres gouttelettes, survolant les têtes effarées des voyageurs, va s'encastrer dans un filet à bagages, le bras n'a plus de main et de sa manche pendante coule un liquide sang. On tente de s'enfuir, l'un des comparses en reculant, pour ne pas quitter des yeux la bête, se prend le pied dans quelque chose et se fracasse le crâne contre le montant d'un accoudoir. Le molosse le renifle et sans presser le pas, poursuit son chemin vers les autres membres du groupe. Ils sont à sa merci. Le chien s'assoit, les dévisage un par un. Défigurés par la peur, ils sont figés, dos plaqués contre la porte du compartiment derrière laquelle se sont agglutinées des personnes, dont certaines en uniforme. La langue pendante, le museau rouge de sang, le monstre s'est immobilisé.

 

 Qu'attend-il ? Qu'ils baissent les yeux peut-être. Eux ne peuvent soutenir son regard, ils se détournent. Dans la voiture, personne ne bronche. Les femmes ont placé leurs enfants près des fenêtres, les ordinateurs se sont refermés, les téléphones portables ont regagné les poches ou sont tombés sur le sol. Une joue sanguinolente glisse lentement le long d'une vitre, puis s'immobilise et reste collée par effet de ventouse. Une femme, bras levés, bouche grande ouverte, muette d'effarement, comme pétrifiée, garde les yeux fixés sur le magazine posé sur ses genoux : un pied y repose, déchaussé, un pied tout seul sans cheville et sans jambe. De fins tuyaux s'accrochent ici ou là sur les supports qu'ils trouvent, comme des guirlandes, sur les têtes, dans les cheveux, longs organes que personne n'ose toucher, encore moins décrocher. On n'entend plus que la respiration de la bête, troublée seulement par le clapotis des gouttes qui suintent du bras sanguinolent, et qui viennent percuter la matière plastique de la banquette.

 

 Des sons étouffés proviennent de l'extérieur. Pas encore les forces de l'ordre. Nous sommes en pleine campagne, il leur faudra du temps. Ce sont les passagers d'autres voitures qui vont et viennent sur le talus, s'interrogent et commencent à maugréer, à se plaindre du manque total d'information dispensé par la Compagnie. De l'autre côté de la vitre séparant les compartiments, les personnes en uniforme restent de marbre malgré les sollicitations, les prières, les appels au secours des membres de la bande. D'où ils sont, les officiels voient distinctement le tête du molosse. Assis, il est grand comme un homme. Il se pourlèche les babines et semble avoir retrouvé son calme. Un contrôleur propose à ses collègues l'ouverture de la porte. Il connaît les chiens, surtout les grands, les dangereux, et saura s'en rendre maître. La réponse est non. Il vaut mieux attendre pour être sûr. La police est alertée. La brigade canine saura mater l'animal, il suffira d'une injection, bon d'accord, une forte dose et ils l'endormiront.

 

 A travers la vitre, les contrôleurs devinent le sens des appels qui leur sont lancés :

 

-         Mais ouvrez merde, pas seulement pour nous, mais pour tous les autres, il y a des femmes, des enfants, on ne va pas les laisser se faire dévorer ! 

 

 Pour la première fois dans leur vie, ces hommes invoquent le sort de femmes et d'enfants, certes pour sauver leur propre peau, mais quand même, ils invoquent. Et ce « on » , n'est-il pas troublant ce « on » ? Un « on » qui englobe bons et méchants, hommes de bien et malotrus, délinquants et forces d'ordre, escrocs et victimes, oui vraiment, ce « on » est troublant. La bête ne comprend rien à tout cela, mais elle a des qualités dont nous sommes dépourvus. Sans connaître aucune langue, elle les comprend toutes, car le sens des mots se confond bien souvent avec la façon dont ils sont dits. Elle perçoit les intonations, les modulations de la voix des hommes. Elle se remet sur ses quatre pattes, se retourne, les gens s'affolent, se serrent les uns contre les autres, certains essaient à nouveau d'ouvrir les fenêtres, tout en sachant, pour avoir maintes fois tenté l'opération, qu'elles sont bloquées.

 

 La truffe pointée en l'air, le molosse tergiverse. Il revient à sa position, face aux rescapés de la bande, adossés, plaqués à la cloison. Une main remonte lentement le long d'une jambe, parvenue à la hanche, un doigt, puis deux, puis la main tout entière se glisse dans une poche.  Haletante, la langue pendante, l'énorme tête pivote. Plus personne ne bouge. Le coude s'écarte imperceptiblement du corps, c'est un poing qui, lentement s'extirpe de la poche. Un grondement sourd des entrailles de la bête. La main s'ouvre dans un déclic, un éclat d'argent. Un rugissement, le monstre bondit, il va chercher la gorge, les portes branlent, des cris, un corps qui s'affaisse et qui glisse sur le sol. On tente de fuir, on escalade une banquette, peine perdue, les pieds sont happés, déchaussés, déchiquetés, les mollets taillés en pièces. Les voyageurs encore assis et serrés les uns contre les autres, maculés de sang, griffés, écrasés sous les pattes du géant, les voyageurs sont perdus, les enfants hurlent quand ils croisent les regards horrifiés de leurs parents. Mais ils sont vivants. La bête les ignore. Les uns après les autres, les jeunes gens de la bande sont rattrapés, égorgés, éventrés. Même les plus malins, ceux qui se cachent loin, au bout du compartiment entre des banquettes.

 

 Elle trottine dans le couloir, entre deux carnages le silence revient, on entend le son lourd de ses pas suivi du léger crissement des griffes sur le dallage synthétique. Elle s'arrête, hume, ce mélange d'odeurs de transpiration et de parfums ne l'arrête pas, elle poursuit sa course. Le dernier, le survivant de la bande est le plus jeune, le plus leste. On imagine une tête de brute, son visage est celui d'un enfant. Il est beau, ses traits sont paisibles, harmonieux. La transparence, la profondeur de son regard trahissent la vivacité de l'esprit, l'intelligence. En bande, un rictus le rend hideux, son regard devient féroce, ses traits se font sévères, et de l'intelligence il ne reste que la ruse. Pour se rendre à l'extrémité de la voiture, il a su éviter le couloir où il aurait été une cible trop facile pour la bête. Aussi a-t-il enjambé les banquettes, sautant de dossier en dossier pour aller se pelotonner entre les deux dernières, non sans provoquer la frayeur des occupants du bout du wagon, derniers remparts du fugitif. Quand celui-ci relève la tête, elle est là, posée sur son arrière-train. Il demande pardon. Assis sur le sol entre les genoux des passagers, il prend ceux-ci à témoin, il prie. Il sait maintenant qu'il n'a pas affaire à un animal. Ce qui lui restait de raison, il l'a perdu maintenant. Il se met à quatre pattes, implorant son bourreau. Les larmes coulent sur ses joues jusqu'à sa bouche entrouverte. Le molosse, formidable, se remet sur ses pattes, fait un pas. Les deux mâchoires s'écartent et se referment sur le crâne du garçon. Le corps est traîné jusqu'au couloir. Aucun son ne sortira plus jamais de sa bouche. Aucune insulte, aucune offense, aucune injure, aucun mot, aucune excuse, aucun regret. De bouche, de visage il n'y en a plus. Le monstre a pivoté, son poitrail s'est posé sur le corps inanimé du garçon. On entend des craquements. Le molosse dévore un adolescent qui allait sur ses quinze ans.

 

 Ils sont cinquante dans la voiture, hommes, femmes et enfants. Pas un seul ne sera venu au secours du garçon. Pas un n'aura même élevé la voix ou esquissé un geste pour calmer la bête et sauver une vie humaine. Mais la bête était calme, sa démarche inexorable, il n'y avait rien à faire, rien à dire, rien à esquisser. La preuve, c'est que même les personnes les plus chrétiennes, les plus charitables, celles qui suivant l'exemple de Jésus pardonnent aux agresseurs autant qu'aux victimes, celles qui ont chassé de leur vocabulaire ces vilains mots : délinquant, malotru, bandit, racaille, brigand, pour ne retenir que le côté attendrissant de la chose : « ce ne sont après tout que des gamins, laissons leur une chance », aujourd'hui, ces personnes n'ont laissé aucune chance à un gamin sans défense.

 

 Là-bas, près de la fenêtre, un jeune homme s'éveille, se frotte les yeux, allonge ses jambes et heurte du pied une peluche. Une boule de poils s'étire à son tour et se dresse sur ses petites pattes. Je la reconnais la petite bête, le chien terrier, le chihuahua de Jean-Bernard : Platon. Il l'avait nommé ainsi car c'était l'année des « P ». Un peu plus loin sur la même banquette, une jeune fille somnole, jolie… Face à lui un homme travaille sur son ordinateur. Tout est calme. Un coup d'œil sur le sol, les plafonds, les filets à bagages : tout n'est pas vraiment propre, il y a des rayures qui dessinent des mots incompréhensibles sur les vitres, des papiers et des canettes parterre, des sièges lacérés, rien que de tout à fait habituel, pour ne pas dire normal. Les passagers sont tranquilles, on en profite après ce tour d'horizon pour poser un œil sur la jeune fille et sa lecture. Elle somnole, un livre est fermé sur ses genoux. Le jeune homme n'y connaît rien, c'est un nom russe avec le mot crime écrit en dessous, crime et… impossible à lire, la main est posée dessus.

 

 Soudain, la porte qui sépare le compartiment du hall d'entrée s'ouvre. Le contrôleur apparaît. Un être impressionnant, casquette, uniforme, souliers à semelles de crêpe qui couinent à chaque pas. Il n'en faut pas plus à Platon. Courageusement de ses vingt centimètres de haut, il glapit à qui mieux mieux en direction de l'intrus … tout en reculant. Reprenant sa respiration, il se tourne vers son maître, cherchant un réconfort, ou plutôt lui disant :

 

-         Tu as vu, hein, comment je les reçois, moi, les importuns !

-         Bon, Platon, ça suffit maintenant ! Tu déranges tout le monde…

 

 

§

 

 

 

 

 

 

 

 


Posté le 28/03/2009 | 27 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

Le sujet était : "Le cadeau de Noël"

 Je n'étais pas très inspiré. Pourtant, enfant gâté, j'avais le choix. Chaque année les paquets s'entassaient au pied du sapin, je ne savais pas où donner de la tête. J'aimais les jouets. Je craignais les livres. Je les devinais d'un coup d'œil, à la forme rectangulaire des paquets. Je n'étais certes pas un accroc de la lecture, mais leur présence ostensible sous l'arbre de Noël était ressentie par moi comme une pression insupportable exercée par mes parents qui, sans dire un mot, tout sourire, savaient me faire comprendre : « Allez, tu es grand maintenant, les jouets ne sont plus de ton âge, l'heure est à la littérature. » En somme, ils rattrapaient leur retard, eux qui me ressassaient qu'étant enfants, toute lecture leur était interdite. Symbole d'oisiveté et de paresse, le livre était maudit au point qu'ils se cachaient sous les couvertures pour savourer, à la lampe de poche, l'objet du délit.

 

 Alors, pour faire plaisir, j'ouvrais un paquet :

 

- Chouette, des livres ! En plus, en bibliothèque Rouge et Or, avec des images, merci papa, merci maman ! 

 

 Et sans trop me presser, après les avoir tenus en main et examinés un par un, je les empilais délicatement sous les yeux émerveillés de l'assistance. Puis en m'efforçant de ne pas me presser, je me dirigeais inexorablement vers mes dinky toys, mon train, ou le Trix (à ne pas confondre avec le Meccano, tous mes copains avaient un Meccano, moi j'avais un Trix avec des trous partout, ce qui fait qu'après avoir passé des heures à construire quelque chose, il fallait faire preuve d'imagination pour deviner qu'on était en présence d'une grue). Bref, je jouais. Mes livres étaient ensuite rangés soigneusement dans mon cosie (je ne sais pas si c'est la bonne orthographe, aujourd'hui, ce type de meuble n'existe plus). Je lisais quand même un peu le soir, au lit, mais à ma manière. Ou plutôt, je relisais. Par exemple, quinze fois La guerre du feu, douze fois Robinson Crusoë (édition expurgée), dix ou douze fois Bari chien loup, neuf fois Mickaël chien de cirque, huit fois Le club des cinq contre-attaque…(je cochais dans un carnet en face de chaque titre, comme les cow-boys incisant la crosse de leur pétard chaque fois qu'ils tuaient un indien, du moins c'est ce qu'on m'a dit).

 Jusqu'au jour où mes yeux se portèrent sur Le petit Jacques. Il ne se présentait pas comme les autres, édité par Nelson dans une collection qui n'était pas destinée aux enfants, petit format, papier fin, sans illustrations (on en trouve encore dans les brocantes). La suite de l'histoire, je l'ai racontée dans la rédaction que voici :

 

Le cadeau de Noël

 

 Le signal du départ, c'étaient des coups frappés contre le mur du couloir. Nous surgîmes dans la salle à manger plongée dans le noir. Pas tout à fait, car au fond de la pièce, sous le beau sapin tout illuminé de bougies, étaient empilés les cadeaux. Oh bien sûr, des jouets, il y en avait à profusion. Je me précipitai vers un petit paquet car je devinai que c'était un livre : Le petit Jacques. Au grand désespoir de mes parents qui tenaient absolument à ce que j'ouvre les autres paquets, et que je découvre petites voitures, train, jeux de construction, bref, qui brûlaient d'impatience de me voir m'amuser comme un enfant de mon âge, je me plongeai dans la lecture du petit Jacques, sans relever la tête de la soirée ni les jours suivants.

 Ce n'était pas un livre d'aventures comme ceux que j'avais lus et relus. Ici, pas de grand nord, pas d'île dans le Pacifique, pas d'animaux sauvages, pas d'enquête policière. C'était une histoire simple, calme, sans intrigue ni rebondissement, l'histoire d'un petit garçon. Il me ressemblait. Je dirais même qu'il vivait les mêmes événements que moi.

 

 C'était Noël. Il se précipita dans la salle à manger au fond de laquelle, sous le grand sapin illuminé étaient empilés des centaines de cadeaux (là on voit bien que c'est un roman, car même dans les familles riches,  une telle abondance est improbable). Son œil exercé le guida vers les jeux. Même enveloppé de papier cadeau, un enfant sait distinguer le bon du moins bon. Le pire, ce sont les vêtements. Les parents croient faire plaisir en offrant un pull tricoté par la grand-mère, tombant sous les fesses, un bonnet à pompon multicolore qu'on retire dès qu'on approche à moins de cent mètres de la porte de l'école ou alors, mais là ça dépasse l'entendement : un maillot de bain en tricot à la laine bien piquante, surtout quand elle est mouillée… Moins pire pour le petit Jacques, c'étaient les livres car ils sont faciles à éviter : il serait désobligeant de se mettre à la lecture le soir du réveillon, il n'y en a qu'un dans l'année, priorité à la vie de famille, d'ailleurs, les adultes de sexe masculin sont en général prêts à donner le coup de main pour déballer train électrique, circuit de voitures ou jeux de construction.

 En découvrant ses jouets, curieusement, Jacques eut une pensée pour l'école. Mon cœur se mit à battre plus fort: à la veille des vacances, le maître avait dicté le sujet de la rédaction à rendre le quatre janvier. C'était « Le cadeau de Noël ». On me dira que des centaines ou peut-être des milliers de maîtres d'école proposent ce sujet de rédaction à la veille de cette grande fête. Je l'admets. Mais attendez la suite.

 

 Il se demandait ce qu'il allait bien choisir. Il savait qu'en cas de réussite, son devoir serait lu à haute voix par le maître devant toute la classe, il fallait donc éviter la description d'un cadeau ridicule, du genre pull tricoté maison, panoplie de la police montée canadienne, l'histoire du monde racontée aux enfants, une gourmette en argent avec prénom gravé et autres présents qui n'ont la cote que dans le cercle familial restreint. Finalement, son choix se porterait sur un livre, mais lequel ? A lire les titres, il devinait qui lui offrait quoi. Aucun doute sur le choix de ses parents : du classique, rien que du classique, surtout pas d'aventures ni d'enquêtes : du Victor Hugo, du Zola, du Balzac, du George Sand, du Grand Meaulnes, du Tournier, tous en édition pour enfants, mais quand même, des centaines de pages à se farcir, des descriptions de paysages, des portraits de personnages à n'en plus finir, bref une perspective bien sombre pour jeudis et dimanches pluvieux. Le paquet suivant était moins épais, mais de plus grande taille. Il se tourna vers les convives. L'oncle Paul à moustache lui sourit, un brave monsieur qui répondait chaque année à l'invitation et qui venait de loin. A cet instant, le petit Jacques sut ce qu'il allait découvrir. Ribouldingue, Filochard et Croquignol déchirèrent eux-mêmes le papier de Noël.

 

-         Qu'est-ce que c'est ? demanda son père, Ah oui, Les pieds nickelés.. Mais dis-donc Paul, ce n'est plus de notre époque. C'est drôle ces phénomènes de mode. Aujourd'hui, ce genre de gag ne fait plus rire personne. 

 

Les autres approuvèrent, même ceux qui n'avaient jamais lu la bande dessinée en question. Paul but une gorgée, son regard croisa celui du petit Jacques. Ces deux-là se comprenaient, et le jeune garçon, le temps d'un sourire, se dit qu'il aurait aimé avoir oncle Paul pour père.  Mais c'était une pensée interdite, une pensée qui faisait mal, et c'était Noël. Petit Jacques revint à ses livres.

 

 Dans le roman, il est dit : « allait revenir à ses livres ». C'est le tournant de l'histoire : la soirée de Noël s'est arrêtée là pour Jacques. Les convives cessèrent soudain de parler et de rire. Surpris, le garçon se retourna. Un homme était tombé en avant, sa tête reposait dans son assiette. C'était son père. Sa mère et une autre femme s'affairaient derrière lui. Quelqu'un, je crois, courut au téléphone. D'autres chuchotaient. Une petite pleurait. Il entendait des bribes de phrases: « Ne bougez pas, je peux le faire » « Il vaut mieux les appeler directement, plutôt que passer par… » suivaient des sigles compliqués. Il reconnut la voix de sa mère : « Mais jamais, jamais, jamais je te dis. C'est la première fois. ». On entendit des sirènes, puis des gens monter les marches, oncle Paul les fit entrer dans la grande salle. La table fut tirée à grand fracas pendant qu'un homme en blanc maintenait délicatement la tête du père de Jacques. Ils se mirent à plusieurs pour l'allonger sur le côté. Des gros appareils. Le garçon ne voyait plus que le dos des personnes affairées autour du corps de son père. Il devait être pétrifié le pauvre garçon. C'est sa mère qui lui faisait peur. Les yeux exorbités de sa mère, elle mordait un mouchoir ou une serviette de table, marchait à grands pas vers l'attroupement, puis repartait vers la cuisine, elle revenait et repartait encore. Dans le livre, Jacques se souvient. Son papa fut emmené sur une civière. Sa maman et une autre femme, une tante, non je crois plutôt une amie d'enfance accompagnèrent les sauveteurs. Le lendemain, le jeune garçon apprit que ceux-ci n'avaient rien pu faire. Le père de Jacques était mort.

 

 Les jours suivants c'était le branle bas de combat dans la famille. Tout le monde pleurait. Des cousines et des tantes étaient restées à la maison pour consoler la maman et aussi pour donner tous les coups de téléphone, aider à la préparation des repas, au rangement et au ménage car tout était sens dessus dessous à cause des sauveteurs et de leurs grosses chaussures pleines de neige et de boue. Jacques n'était même pas content que ses cousines restassent, elles voulaient voir ses nouveaux jouets. Mais pour lui, ce n'était plus la même chose. Sans son père, ce n'étaient plus les mêmes jouets. A l'une d'elles qui insistait, il s'adressa vertement:

 

-         J'ai perdu mon père ! J'ai perdu mon père ! J'ai perdu mon père !

 

La petite eut peur, elle quitta précipitamment la chambre de son cousin. Elle dut rapporter aux autres, car aucun d'entre eux, jusqu'à leur départ une semaine plus tard, n'osa s'aventurer dans la chambre du garçon.

 

  Jacques se mit à regretter ses méchantes pensées de la veille, quand il souhaitait avoir l'oncle Paul pour père. Le drame remettait les choses en ordre, les idées en place. Un père est un père. L'oncle Paul était gentil, avec lui on rigolait bien, on oubliait bien des convenances, il était le premier à mettre ses coudes sur la table et à parler et rire la bouche pleine, ce qui choquait les parents du garçon. Mais oncle Paul n'avait ni femme ni enfant, et cela expliquait bien des choses. Jacques était assez grand pour comprendre que les caractères des gens étaient pour bonne part en rapport avec les responsabilités qui étaient les leurs. Alors, finalement et tout compte fait, ses parents étaient moins rigolos, mais Jacques avait un toit, de quoi se nourrir et se vêtir, sans parler des pulls de la mémé, et aussi une montagne de jouets tous les ans au soir du 24 décembre.

 

 A juger selon les apparences, on aurait pu se tromper sur les sentiments de Jacques après la mort de son père. Il ne pleurait pas, du moins dans le livre qui raconte cette histoire. Il était de ces enfants qui ne laissent rien voir de leurs émotions. Il se réfugia dans la lecture. Un livre qui, dans la tourmente, était resté au pied du sapin, et qu'il avait remarqué le lendemain, en tournant dans la grande salle. Anne, une jeune fille, racontait que la Chanuka coïncidait cette année-là avec la Saint-Nicolas, qu'elle avait eu droit à quelques friandises, avant la descente générale par l'escalier de bois dans une pièce sans fenêtre où on pouvait s'éclairer à l'électricité, quand le père ouvrit le grand placard. Tout le monde s'écria : « Oh ! que c'est joli ! ». Elle reçut un gâteau en forme de poupée, tous les cadeaux étaient bien ingénieux. La joie fut de courte durée. Anne racontait que le 24 décembre une tristesse mortelle l'envahit. Une dame lui avait rendu visite, et lui avait parlé de sa fille qui allait canoter avec des amis, faisait du théâtre, se rendait au hockey-club. Toutes ces histoires éveillaient en elle un tel désir de rire et de s'amuser qu'elle en avait mal au ventre, enfermée qu'elle était avec les siens, comme une paria entre quatre murs. Lorsque qu'une personne du dehors entrait « chez elle » - c'était en fait un grenier- avec la fraîcheur du vent dans ses vêtements et le froid sur son visage, Anne aurait voulu cacher sa tête sous les couvertures pour faire taire cette pensée : « Quand nous sera-t-il donné de respirer l'air frais ? ».

 

 Jacques se demandait qui avait bien pu poser ce livre au pied du sapin ? Il n'était même pas enveloppé de papier cadeau. Il se replongea dans la lecture.

 

 Dans le grenier, qu'ils appelaient « l'annexe » les parents de la jeune fille se réjouissaient car ils s'étaient fait promettre 125 gr. de beurre pour Noël. Elle racontait que Miep avait confectionné un gâteau de Noël, orné des lettres « Paix 1944 », qu'Elli les avait régalés d'une livre de petit-beurre, qu'en plus chaque enfant avait eu droit à un pot de yaourt, les grands à une canette de bière, et qu'à part ça, les jours de Noël s'étaient passés sans rien de spécial.

 

 Jacques passa en revue tous les convives de la soirée du 24. Non décidément, il ne voyait pas qui aurait pu lui offrir un tel livre. Comme en outre, celui-ci n'était pas emballé, il n'était pas destiné à quelqu'un de particulier. Il était là, tout simplement. Bien sûr il pensa à son père. Un cadeau d'adieu ? Un testament légué à un enfant trop gâté, et qui méritait une bonne correction. Une magistrale raclée visant à lui remettre les idées en place, en lui montrant que la vie des enfants ne fut pas, et n'est probablement pas aussi facile que la sienne. Etait-ce là l'intention de son père ? Alors quelle merveilleuse leçon de morale donnée par une enfant à un autre enfant, mille fois plus efficace que tous les conseils et commandements réunis des adultes quand ils veulent modeler leur progéniture à leur image.

 

 Mais peut-être ce livre n'avait pas été déposé par son père. Qu'il était là tout simplement, que son père avait disparu à la suite d'un accident cardiaque imprévisible.

 

 Anne racontait que la terreur régnait sur la ville, que nuit et jour des pauvres gens étaient transportés, munis seulement d'un sac à dos et d'un peu d'argent, que ces quelques biens leur étaient enlevés en route, qu'on séparait les familles, qu'on mettait les hommes à part des femmes et des enfants, que des enfants rentrant de l'école ne retrouvaient plus leurs parents, que des femmes rentrant du marché trouvaient leurs portes sous scellés, leurs familles disparues, que des avions survolaient le pays pour aller bombarder, que tout le monde avait peur.

 

 Jacques lisait, jour et nuit, inlassablement. Quand il parvint à la page 308, au premier coup d'œil il comprit que ce n'était plus Anne qui écrivait. C'était l'épilogue de son journal. On y apprenait que la jeune fille ne fêterait jamais ni la Chanuka, ni la Saint-Nicolas, ni la veillée de Noël de l'année 1945. Car en mars, elle mourut dans le camp de concentration de Bergen-Belsen.

 

 Pour le petit Jacques, il en était sûr maintenant, le livre avait été déposé là par son père. Après tout, peu importe. Moi, je pense que si le père n'y est pour rien, le hasard fait bien les choses. En l'espace de quelques pages, le garçon avait plus appris sur l'humanité qu'en parcourant L'histoire du monde racontée aux enfants. Assis à son bureau devant le Journal d'Anne Frank ouvert à la page 308, il jeta un œil sur ses jouets tout neufs étalés par terre. Ce n'était pas là qu'il fallait chercher le cadeau de Noël. Il ferma le livre. Le cadeau, le vrai cadeau, il le porta sur son cœur.

 

 

§


Posté le 23/12/2008 | 37 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

Le mourant

 

 A vrai dire, Monsieur Huppert n’attendait pas la mort. Allongé, la bouche entrouverte, sur son lit d’hôpital, il aurait voulu en rester là. Car les morts disparaissent, et notre homme qui n’avait pas fait forte impression de son vivant, qui n’était pas un héros ni même quelqu’un qu’on écoute, ne voulait pas conclure cette vie insipide sans laisser de traces.

 

 D’ailleurs les médecins l’avaient rassuré : « Vous n’avez que quelques jours à vivre. » C’était la formule « quelques jours » qui l’avait ravigoté. Sa mère aurait donc le temps de remonter de la Haute-Dordogne. Ses frères et sœurs pourraient prendre un ou deux jours de congé exceptionnel. Quand à sa femme et ses enfants, aucun problème, ils resteraient à son chevet. Le docteur lui ayant annoncé la nouvelle le jeudi, les « quelques jours » englobaient largement le week-end et les amis pourraient, samedi ou dimanche, lui adresser un dernier salut. Bref, sans qu’il l’ait organisé lui-même, le programme final se goupillait bien. Pour la première fois dans sa vie, il avait conscience de peser à son avantage sur les événements.

 

 Son secret était ambitieux, mais d’une simplicité à couper le souffle. Vivant, il parlait dans le vide. Mort, il serait oublié. Alors que mourant, devant une assistance médusée, tel Socrate dans un dernier souffle créateur, Monsieur Huppert exprimerait ses pensées les plus profondes.

 

 Quand la famille et les amis furent rassemblés autour du lit, le vieil homme, d’un geste de la main, demanda qu’on coupe la télévision. Un long silence s’ensuivit, seulement troublé par le chuintement respiratoire du mourant. Glucose d’un côté, sérum de l’autre, les dernières ressources de la médecine se déversaient goutte à goutte dans les perfusions. Mais cela ne trompait personne : ces secours étaient désormais inutiles. C’était la fin.

 

 Madame Huppert demanda à son mari s’il désirait quelque chose. Les yeux rivés au plafond, il acquiesça et tenta de lever la tête. Elle glissa délicatement un deuxième oreiller sous la nuque échevelée du malade. Il sourit et remercia en bougeant un doigt.

 

 Aucun mot n’était encore sorti de sa bouche. Mais ces regards, qu’il devinait posés sur lui, le stimulaient en lui donnant pour la première fois l’occasion et la force de surprendre, de bouleverser son auditoire. Il se rappela cette jeune fille qui, dans le train, avait osé aboyer au nez et à la barbe des voyageurs. A l’époque, il s’en était moqué lui, l’homme sérieux caché derrière sa cravate et son col repassé. Finalement, un aboiement bien appuyé était peut-être la solution. Action autrement spectaculaire que de réciter bêtement une pensée de Pascal apprise par cœur. Seulement voilà : outre le fait qu’il n’est pas facile d’aboyer, surtout dans les derniers moments, il connaissait la psychologie et la perspicacité de sa femme. Elle n’y croirait pas. Quand aux autres, ils prendraient ce cri au mieux pour du délire… avant d’alerter les infirmières. Non, l’aboiement courageux sorti de la bouche d’une jeune fille au moment le plus opportun deviendrait, pour un mourant, un acte de désespoir.

 

 Alors : miauler, barrir ? Il l’avait fait mille fois pour amuser ses enfants, sans compter le sifflement du serpent et le terrible feulement du lion qui, surtout dans leur premier âge, les avait fait trembler de peur dans leur bain. Il passa en revue tous les cris des animaux, l’occasion pour lui de constater une fois de plus l’étendue de son ignorance, incapable qu’il était de mettre un nom sur les cris du gnou, du gypaète, de l’écureuil volant, du brontosaure, du bison d’Amérique, et de tous ces êtres fascinants qui hantent nos rêves, nos steppes et nos forêts. Résigné, son visage se crispa. Chacun retint son souffle. Il se détendit. Chacun respira à nouveau. Instant d’une grande intensité. Ultime communion des hommes avec leur semblable. Les yeux de Monsieur Huppert se mirent à briller, il étouffa un sanglot. Pleurer, ce n’était ni le lieu ni le moment. « Courage… pensa-t-il, l’heure est à l’action ! »

 

 Pour tester le degré d’émotion, il bougea un pied. Personne ne réagit. Alors, il plia modérément la jambe en imprimant au même pied un mouvement d’oscillation. Des chuchotements lui confirmèrent qu’il était toujours observé, mais cela signifiait aussi que LE SEUL MOUVEMENT DU PIED NE PROVOQUAIT PAS UN CHANGEMENT SUFFISANT DE LA FORME DU DRAP DE LIT POUR MAINTENIR AU TOP-NIVEAU L’EMOTION DE L’ASSISTANCE. Comme pour la jeune fille du train : son premier aboiement avait été pris pour un simple accès de toux, il avait fallu un deuxième assaut pour attirer l’attention du public. 

 

 Alors, Monsieur Huppert passa en revue ces grandes phrases au ton définitif et empreintes de sagesse :

 

La vie vaut d’être vécue.

On ne fait rien de grand sans volonté.

Le malheur de l’homme c’est son intelligence.

Rien ne sert de courir, il faut partir à point.

Nous avons vu aujourd’hui des choses prodigieuses (Luc V, 26)

 

Mais ces clichés que tout un chacun peut sortir à n’importe quel moment, n’avaient ni la résonance ni l’opportunité désirées. Son esprit vagabondait et captait d’autres maximes qu’il rejetait aussitôt comme inappropriées :

 

Le chien est le meilleur ami de l’homme.

Ecce, ego intromittam in vos spiritum et vivetis. (1) (Dieu s’adressant au prophète Ezéchiel, rappelé par Karl Marx dans « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » en 1852)

 

Ou encore :

 

            Une fois Yin, une fois Yang, c’est ainsi que tout fonctionne.

            Noël au balcon, Pâques au tison.

            Voici l’homme ! (Jean XIX, 6)

 

Cette perte de temps l’agaçait. Son visage se crispa. Chacun retint sa respiration. Sa femme lui passa tendrement la main dans les cheveux.

 

 Tout d’un coup les premiers bruits d’assiettes résonnèrent dans le long couloir carrelé : il était 18h00. Sur la pointe des pieds, une dame, amie de longue date du malade, se dirigea vers le fauteuil afin d’enfiler son manteau. D’autres s’embrassèrent et, en chuchotant, gagnèrent discrètement la porte. Le roulement intermittent du chariot allait crescendo, accompagné de bruits de pas et de tintements métalliques. Madame Huppert tendit à une jeune fille un papier sur lequel était inscrit un numéro de téléphone. Un homme au visage grave gronda, le plus silencieusement qu’il put, un enfant qui effleurait du bout du pied un barreau du lit.

 

 Soudain, c’est le choc du plateau sur la table à roulettes. Dans sa précipitation, l’aide-soignante bouscule le support du flacon de glucose :

 

-         A la soupe, Monsieur Huppert !

 

Encore peu énergique, le convalescent gémit et s’étire. Se frottant les yeux, il entend son épouse lui dire :

 

-         Tout s’est bien passé, mon chéri. C’était quand même une appendicite aiguë ! Mange au moins le yaourt, ça te redonnera des forces.

 

 

 

§

 

 

(1) Voici, je ferai pénétrer en vous l’esprit et vous vivrez.

 

 

 


Posté le 29/10/2008 | 32 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

Jean

   Je n'ai pas l'âme d'un campagnard. Je voulais vivre à la ville. Mon épouse, qui ne rêvait que de faire pousser des fleurs et des légumes, insista dès notre nuit de noces pour que nous nous installions à la campagne. Je résistai autant que je pus, jusqu'au compromis. Pour un prix modique nous fîmes l'acquisition d'un pavillon de banlieue entouré d'un grand jardin, à vingt kilomètres de Paris. Vieille bâtisse en meulière, petites pièces, fenêtres étriquées, c'était bien triste.

 J'avais aménagé un petit espace au grenier où je passais le plus clair de mon temps à lire et à bricoler. Je pouvais y fumer, lire ou boire un coup à l'abri de ses sarcasmes. Car c'était une forte femme, énergique, exigeante, aussi dure au travail qu'avec son pauvre mari. Elle ne supportait pas de me voir assis à ne rien faire, identifiant mon air rêveur à la paresse d'un désœuvré. Vingt ans auparavant j'avais subi l'épreuve avec ma mère. Une fois mes devoirs terminés et mes leçons apprises, il m'était interdit de ne rien faire. Je rêvassais dans ma chambre, et dès que j'entendais ses pas dans le couloir, je m'emparais d'un crayon, d'un livre, d'un jouet pour avoir l'air actif à quelque chose. Pour revenir à ma compagne, j'avais tenté de lui donner le goût de la lecture en lui racontant une ou deux des meilleures nouvelles d'Edgar Poe. Pendant quelques instants elle m'avait accordé son attention puis, à mon grand désespoir, s'était éclipsée pour surveiller le pot-au-feu. Pendant mes insomnies, son image se dessinait dans mon esprit, elle était ceinte d'un tablier rouge, les cheveux tirés en arrière et maintenus par un élastique, à la place des jambes : deux grosses bottes en caoutchouc. Dans la journée il m'arrivait de l'observer par la lucarne du grenier. Courbée au milieu de deux rangs de poireaux, elle se relevait de temps à autre pour soulager ses reins, scrutait le ciel ou esquissait un sourire à la voisine, le couteau à la main, la bêche plantée à quelques pas.

 Et je contemplais ce jardin. Il était magnifique. Un exemple pour les manuels de jardinage. Au printemps, après l'apparition des premiers crocus, petites taches jaunes au bord des allées, fleurissaient les premières jonquilles. Puis, en quelques jours s'allumait un feu d'artifice dont les vives couleurs éclairaient la verdure sombre et monotone des épineux et des lauriers à feuilles persistantes. Bouquets de tulipes, tapis de pensées et de corbeille d'argent dominés par les fleurs de rosiers en majesté et la grâce des forsythias dorés.

 Les voisins étaient trop prévenants pour être jaloux, eux qui n'avaient qu'une pelouse à contempler. Ils étaient simplement admiratifs. Je leur répondais d'un mouvement de tête qui voulait dire : oui, je sais c'est un beau jardin mais je n'y suis pour rien. Ils le savaient et n'insistaient pas, mais je devinais qu'ils enviaient l'époux d'une femme aussi active, et créative. J'étais admiratif moi aussi, mais je ne peux dire que je l'aimais. J'éprouvais de l'affection, la prenant dans mes bras quand l'occasion se présentait. Elle était peu sensible à mes élans amoureux. Une autre aurait tenté de me séduire. Ce n'était pas dans son caractère. Elle me procurait cependant tout le plaisir qu'une femme peut donner à son homme, et j'accomplissais régulièrement mon devoir conjugal. C'est tout. L'autre moitié de mon existence se passait dans un autre monde. Mes amis les plus fidèles s'appelaient Bounine, Böll, Hölderlin, King. Ayant compris assez tôt que je ne pourrais partager ces plaisirs avec mon épouse, mes songes, mes envies, mes craintes s'identifiaient chaque jour davantage à ceux des héros et aussi des victimes de ces belles histoires. Jusqu'au jour où tomba entre mes mains un petit recueil de rien du tout, à peine une centaine de pages. Une journée de la vie d'Ivan Denissovitch. J'en ai encore la gorge serrée.

 

  Un jour elle me dit qu'elle désirait un enfant. Cela m'étonna. Non pas tellement pour la proposition en elle-même, quoi de plus naturel ? Mais je réalisai d'un coup qu'elle n'avait jamais abordé cette question. Elle avait trente-deux ans et moi vingt-neuf. Un enfant ? L'idée ne m'avait jamais traversé l'esprit et les gens que je fréquentais au bureau ou dans le voisinage étant généralement plus jeunes, jouer au papa et à la maman n'était pas non plus leur premier souci. Je lui répondis d'une façon évasive qu'il faudrait y réfléchir, que c'était une bonne question et une première occasion de penser un peu à notre vie conjugale, à notre avenir. Son regard se fit inquisiteur, et comme chaque fois qu'elle me regardait ainsi droit dans les yeux, je me sentis coupable de quelque chose. Je dus marmonner quelques mots, qu'elle me demanda aussitôt de répéter clair et net. Je m'engageai alors dans un discours compliqué dont les arguments, les « quoique », les « néanmoins » bousculaient les concepts de « responsabilité » et d' « avenir sombre promis aux enfants et petits enfants de la planète », toutes choses que j'aurais été bien incapable d'invoquer dans mon état normal. Bien sûr, l'argument essentiel, celui qui aurait fait mouche, ne m'était pas venu en tête : dans cette maison, il manquait une pièce pour le bébé. Elle n'aurait jamais osé proposer le grenier,  J'aurais eu beau jeu de lui répondre qu'il aurait fallu l'aménager, l'isoler, le chauffer, installer des  cloisons, des portes… Mais avec elle, je n'avais jamais beau jeu. Elle était debout, face à moi, puissante. Athéna en armes dirigeant son regard sur Troie, son bras prolongé d'une longue cuillère en bois, appuyé sur le bord de la gazinière.  Elle me dévisageait, mettant à jour les parties les plus intimes de mon être. Sans mot dire, elle démontait pièce par pièce une construction fragile que mon esprit peu logique et indécis édifiait sur du vent. Alors, le flot de mon discours devint irrégulier, presque inaudible, mes lèvres entrouvertes balbutièrent encore quelques sons, puis se figèrent, j'avalai ma salive et j'eus la surprise d'entendre, prononcés sur un ton détaché, ces mots :

 

-         Pourquoi pas ?

 

J'avais parlé.

 

§

 

   

Elle posa la cuillère, coupa le gaz sous la marmite et porta à nouveau son regard sur moi. Un regard langoureux cette fois, presque compatissant. Je la suivis dans l'escalier. Elle ouvrit elle-même le lit, ferma les volets, éteignit le chevet avant même que je fusse déshabillé.

 

-         Mais j'ai faim, on aurait pu manger un morceau…

-         Viens mon chéri, oui viens, maintenant !

 

Mon chéri, elle m'avait appelé mon chéri. Elle se donna complètement. Mais je n'étais pas à mon aise. Oserais-je un jeu de mots ? Je n'étais pas dans mon assiette mais plutôt dans la sienne. Pour réussir ce soir-là, la docilité seule ne pouvait rien m'apporter. Et, tandis qu'elle se trémoussait, mon imagination d'ordinaire si fertile ne me fut d'aucun secours. Je repassai toutes les images les plus excitantes dans un super technicolor où les plus belles filles du monde, les héroïnes les plus provocantes des littératures française et étrangère m'invitaient aux plus brûlants hymens, aux aventures les plus osées, rien n'y fit. A un moment, je crus m'en sortir avec Bounine :

 

« Elle enleva sa capeline de satin et la laissa choir à ses côtés, elle dégrafa

 de chaque côté quelque chose de ses bas de soie gris en soulevant sa robe

 jusqu'à découvrir sa peau nue. »

 

mais ce ne fut qu'un baroud d'honneur… avant la chute. Les images s'estompèrent, l'écran s'assombrit et, comme le rideau glissait silencieusement sur ses rails, les premiers spectateurs se levèrent et la salle rendue à la lumière se vida rangée par rangée dans une triste procession. Les gens regagneraient leur foyer. Bras dessus bras dessous, ils monteraient dans leur chambre, se mettraient au lit, et toutes ces images se projetteraient à nouveau en un super technicolor où les plus belles filles du monde les aideraient à concevoir un enfant.

 

 Elle s'était levée prudemment, c'est la lumière qui m'éveilla. J'avais dormi un peu. Elle m'appela de la cuisine : la soupe était prête. Elle ne m'en voulait pas, mais je compris qu'elle n'aurait de cesse de me poursuivre jusqu'à ce que son but fût atteint. Ce regard amusé qu'elle posait sur moi, cette nouvelle façon de m'appeler « mon petit homme » en disait long sur ses intentions. Elle n'attendait plus qu'une chose maintenant : que je sème cet enfant de malheur dans son jardin intime. Le soir elle me servait des petits plats agrémentés de fruits et de légumes exotiques qu'elle avait achetés au marché ! Rupture totale avec la tradition qui voulait que seuls les produits du potager de madame franchissent la porte de la cuisine. J'étais ravi bien sûr, je menais une vie de pacha. Mais le soir, au moment des assauts, le pacha, penché sur son assiette, ne débordait pas d'enthousiasme. Je tentais de faire durer le dîner, reprenant trois fois du fromage, l'invitant à boire une dernière goutte de vin, dégustant par demi-cuillerées une énième part de tarte, j'aurais voulu partager avec elle un repas interminable jusqu'aux alentours de minuit où, comme au nouvel an, après un échange de gentils baisers, fatigués, nous aurions gagné notre chambre pour une nuit de sommeil et de rêves. Mais après le dessert, quoi proposer ? J'étais repu, et pour rien au monde je ne lui aurais préparé un café. Excitée comme elle était déjà, je crois que dans sa fougue nous aurions cassé quelque chose. Alors je simulais des maux de tête, une douleur abdominale ou un point de côté. Le lendemain, j'esquissais une grimace en me tenant le bas-ventre. Sûre de sa victoire, elle n'insistait pas et me tendait un cachet d'aspirine en prodiguant des mots charmants. Elle pouvait aller jusqu'aux caresses. La bougresse connaissait mes points faibles, je n'ai jamais su résister aux caresses. Ce jour-là, ce fut plus fort que moi, je me mis à ronronner, puis perdant tout contrôle, je lâchai :

 

-         Et comment l'appellera-t-on ?

 

Les caresses cessèrent, instantanément.

 

-         Jean.

 

J'allai évoquer l'éventualité d'une fille, mais le ton de la réponse suggérait un choix sans retour. Peut-être espérait-elle la présence d'un homme dans la famille…

 

 Jusqu'alors j'avais supporté la vie commune. Il m'arrivait même d'éprouver de la tendresse pour une femme qui en était dépourvue. Mais cet enfant, la perspective de cet enfant, fruit de l'union la plus intime, provoquait chez mon épouse une mutation. Un sentiment nouveau germait en elle : l'amour. Pour moi, c'était une menace de prolongation de peine, les dorures en plus. J'aurais pu m'enfuir. Ce n'est pas mon genre, je n'ai jamais eu le courage qui rend possible les grandes décisions. Et puis, outre son jardin, elle n'avait que moi. Sans le vouloir, par ma seule présence, je donnais un sens à ses cultures. J'en étais le plus beau poireau. Je ne voulais pas la rendre triste, la laisser seule devant son potage. Bref, elle avait gagné. Les dernières forces qui me permettaient encore de résister à ses volontés m'abandonnèrent et passèrent avec arme et bagages dans mon système reproducteur. Le bébé était en route. Au huitième mois, nous partîmes dans la nuit. Attente interminable à l'hôpital. Les médecins restaient évasifs, puis se décidèrent pour l'opération. Pas d'inquiétude, c'est sous anesthésie, attendez dans le couloir, il y a des magazines et la machine à boissons. Merci docteur. Affalé sur trois chaises, je sombrai dans un sommeil profond.

 

 

§

 

 

 Je n'avais pas d'arme. J'allai fouiner dans sa remise à outils parmi les plantoirs, sécateurs, cisailles à haies et autres babioles coupantes. Je restai un moment, rêveur, devant la fourche. Tous ces instruments étaient propres, luisants, ils en étaient presque beaux. Les sécateurs étaient graissés, les lames de la bêche-fourche bien aiguisées. Aussi, il y avait les petits sacs d'engrais :

 

« Attention, poison dangereux. Tenez à l'écart vos animaux familiers ! »

 

J'aurais pu en glisser un ou deux grains, chaque soir dans son potage. C'aurait été cruel, je ne voulais pas la faire souffrir, craignant d'assister des jours durant à une effroyable agonie. Personnellement je suis douillet et ne puis supporter la souffrance des autres. J'allais regagner mon grenier où était restée ma pipe, quand je l'aperçus là-bas au fond du jardin, dans son potager. Je me mis à respirer plus fort, plus vite, cela m'était déjà arrivé quand le maître citait mon nom et que je devais monter sur l'estrade. La timidité peut-être et l'anxiété. Je restai un moment immobile. J'avançai d'un pas. Je m'arrêtai. Je contrôlais ma respiration. Ce qui est arrivé ensuite, je n'y suis pour rien. Une force que je ne connaissais pas me poussa en avant.

 

 Elle était accroupie et devait probablement bricoler quelque chose dans ses salades. A ses côtés, appuyé contre un tuteur à tomates, un transistor crachotait un vague émission de jeux. Ce n'était pas ma direction, j'obliquai vers la gauche. A quelques pas, la bêche était plantée. Un magnifique « Outil Wolf » dont la lame d'acier, polie par le travail, brillait de tous ses feux. J'avançai à pas feutrés. J'empoignai délicatement le manche de l'outil. Je retins ma respiration. Je regardai une dernière fois cette femme, le nœud du cordon de son tablier qui dessinait des boucles sur la peau de son dos, le t-shirt blanc trop court, l'empreinte de l'attache du soutien-gorge et, plus loin, les cheveux châtains coupés courts. Je regardai cette femme et crus voir un homme. Plus que la coupe des cheveux, c'était la force qui émanait de sa position, la puissance du geste surtout, quand sur le côté apparaissait une main nerveuse veinée de bleu aux ongles terreux. Une main qui, d'un mouvement précis, décidé, enfonçait le plantoir jusqu'à la garde sans même faire frissonner le cordeau.

 

 Le tranchant de la bêche s'enfonça dans la nuque. Le corps s'affaissa sur le côté, écrasant quelques jeunes plants. J'avais gardé le manche dans la main. J'arrêtai la radio. Je me dirigeai vers la pelouse et commençai à creuser son trou. Cette force qui, tout à l'heure, m'avait guidé au fond du jardin, décuplait maintenant mes efforts pour planter, enfoncer et faire pivoter la bêche toujours plus profond. Un dénivellation d'un mètre me parut confortable, elle fut vite atteinte. Je tirai le cadavre jusqu'à sa dernière demeure, au beau milieu de ce qui fut son espace vital. Le corps roula dans le trou face contre terre. Cela ne me plaisait pas trop, mais pour modifier sa position il m'aurait fallu descendre et je craignais que l'opération traînât en longueur. Les voisins immédiats étaient en vacances mais d'autres plus loin, auraient pu s'inquiéter de quelque chose. Le courage me manqua d'aller chercher une pelle à la remise, je remblayai la tranchée à la bêche. Il n'avait pas plu depuis plusieurs jours, le tendre limon se manipulait comme du sable. Tous les vingt centimètres je piétinais cette belle terre meuble, puis j'étalais une nouvelle couche. Enfin je pris soin de débarrasser le gazon des dernières mottes éparpillées. Reculant de quelques pas, je contemplai mon œuvre. Sur ce rectangle aplani et ratissé, il me restait à semer deux mètres de pelouse et le tour serait joué. Après avoir rassemblé les outils et mis un peu d'ordre dans les rangs de salades, je regagnai la maison et allumai ma pipe qui m'attendait à l'étage. De la lucarne, je risquai un coup d'œil sur le potager. Il était désert. Mon cœur se mit à frapper ma poitrine, la sueur à couler sur mon visage, une vague de chaleur déferla sur mon corps. Au centre de la pelouse verte et bien tondue, un rectangle se découpait, si noir qu'on aurait dit un trou.

 

 Je tournais dans la maison, l'idée ne me vint même pas de boire un coup, je tournais, je fumais, je marchais en rond. Je parlais fort, je criais même des mots sans queue ni tête, c'était la première fois que les murs de cette maison m'entendaient crier. Enfin, tard dans la soirée, je me rendis sur la tombe. Les pointes du râteau finirent de réduire les dernières mottes en poussière. Je plantai en rangs serrés un bon kilo de graines de gazon rustique, son gazon, le meilleur. Je damai, comme je l'avais vu faire en sautant à pieds joints sur une planche. J'arrosai abondamment. Huit jours passèrent.

 

 Huit jours qui furent pour moi l'éternité, mais qui restent pour tous les jardiniers du monde le délai nécessaire avant l'apparition des premières pousses. Une fois n'est pas coutume : ils s'étaient trompés. J'attendis. Tous les soirs, à plat ventre, l'œil au ras du sol, je scrutais la surface des deux mètres fatidiques : aucun brin, pas une seule trace d'un végétal d'aucune sorte. Pas de gazon certes, mais plus inquiétant : ni chien-dent, ni chardon, ni même un embryon de pissenlit. Je tentais une explication. Nous étions en automne, rien ne pouvait germer. Cette tache noire au milieu d'un espace vert risquait de retenir l'attention du voisinage. Labourer le tout était la solution. Et expliquer à ces gens dès leur retour, que l'invasion des mauvaises herbes m'obligeait -nous obligeait- à replanter la pelouse… A l'aide de la bêche, je retournai le terrain. L'hiver passa.

 

§

 

 

  Pluies, neige, gelées, redoux avaient cassé les mottes et attendri cette belle terre brune. Je commençais presque à regretter d'y semer une pelouse. Après avoir ratissé, je semai et pris soin de damer en sautant alternativement sur deux planches que je déplaçais progressivement. Le ciel d'avril se chargea d'arroser les graines. Huit jours passèrent. Les timides apparitions du soleil profitèrent à mon gazon : une armée de petits brins tout raides envahit le terrain qui, jour après jour verdissait. Pas tout le terrain. A un endroit précis qui avait la forme d'un rectangle, aucune pousse ne sortait de terre. Alors il me vint une idée : puisque les graines ne voulaient pas germer, il fallait planter un arbre. Par précaution, je le mettrais en terre avec sa motte. Je choisis un robuste épineux au nom compliqué que l'horticulteur me conseilla de poser profond sur une bonne couche d'humus. La bêche s'enfonça facilement jusqu'à cinquante centimètres. Un nouveau fer à quatre-vingt centimètres entra comme dans du beurre. Cela devait suffire en comptant une bonne couche d'humus de fond, il restait un demi-mètre pour les racines… Mais je replantai le fer. Il ne rencontra aucun obstacle. Je piquai à gauche, à droite, en changeant l'orientation de l'outil. Rien ne vint interrompre ni même freiner la course de la lame. Une porte claqua :

 

-         Bonjour ! Vous jardinez tôt cette année…

-         Oh, n'exagérons rien, un simple arbuste, un… comment déjà…un…

-         …laurier. Un laurier.

 

Je rebouchai, tassai énergiquement autour des racines, et mouillai abondamment.

 

 Il suffit de quelques jours pour que la pauvre créature commençât à dépérir. Le jeune tronc perdit sa souplesse, les petits bourgeons séchèrent puis tombèrent. J'allais arracher l'arbuste quand, examinant la terre juste à son pied, je remarquai qu'elle se craquelait ici et là. Le phénomène était nouveau. A l'aide d'un couteau je soulevai une petite motte, au bord d'une craquelure. Recourbée comme une clochette, vert pâle, une minuscule pousse apparut. Quelques heures suffirent pour que quatre petites feuilles se déploient. Une longue observation des prouesses de la défunte avait semé en moi quelques rudiments de science : j'étais en présence d'un radis. Je fis le tour du domaine, cherchant à identifier d'éventuelles pousses de la même espèce, sans résultat. Du gazon, parsemé ici ou là de mauvaises herbes, pissenlits ou poireaux dégénérés aux abords de ce qui était jadis, un potager. Mais de radis, point. Revenant sur mes pas je constatais que chaque éclat à la surface du sol annonçait l'émergence d'une petite pousse semblable. Plutôt que d'arracher l'arbuste, au sécateur je le coupai à la base. Et j'arrosai, délicatement.

 Les radis grossirent, je les récoltai et les mangeai. Puis d'autres pousses apparurent, dentelées. Sur les planches en couleurs du manuel de jardinage, je reconnus la carotte. Puis ce furent des petites tiges bien droites, d'un vert plus dense. Poireaux sans doute, ou oignons. A vrai dire l'apparition tardive de la végétation à cet endroit n'était pas pour m'inquiéter. Bien au contraire, le matin, de ma lucarne, je notais avec satisfaction que le rectangle s'éclaircissait, s'intégrant peu à peu aux dégradés verdâtres et irréguliers de la pelouse que je laissais pousser, sauvage.

 

 Vers la fin juin apparurent les premières taches de couleur. Quelques mois auparavant, j'aurais facilement reconnu les crocus ou les perce-neige, mais… c'était le début de l'été ! Je courus dans le jardin. C'étaient bien des crocus. Ils n'étaient pas seuls. Un peu plus loin, les premières pensées commençaient à éclore, tandis qu'une tulipe s'ouvrait au soleil. Une graine peut être portée par le vent, mais un oignon… un oignon de tulipe ! En retournant deux fois la terre avant l'hiver, j'aurais pu le remarquer, sentir une résistance au bout du fer. Jour après jour la terre se soulevait, révélant d'autres surprises : jonquilles, jacinthes, coucous parsemaient le sol de mille couleurs. Toute cette végétation habituellement cultivée par les hommes semblait s'acclimater, se plaire, mieux : s'organiser, sans l'aide de personne. Les fleurs de mon jardin ne se développaient qu'ici, en ligne ou en cercle, au milieu des plus belles variétés de légumes. Alors que mille plantes parasites envahissaient la pelouse, que les ronces étouffaient le potager, ici sur ces deux mètres de malheur, sans le moindre engrais, l'eau plate de mon arrosoir avait suffi pour que, dans un Eden multicolore, la Terre célèbre Cérès et Flore. Je décidai de cueillir les uns et de couper les autres pour faire des bouquets. Le lendemain à nouveau, tout était en fleurs, et d'autres poireaux, choux-fleurs et carottes étaient bons à récolter. On aurait dit qu'une force, un artifice inconnu leur donnait une énergie particulière. Car voici le plus étonnant : au cours de l'automne, les fleurs non coupées ne fanèrent pas. Et quand arriva l'hiver avec son cortège de gelées, de grêle et de neige, non seulement les fleurs ne fanaient toujours pas, mais je devais chaque jour arracher les légumes, afin d'éviter qu'ils deviennent énormes. Quand je déracinais un poireau, d'autres autour, occupaient rapidement ce nouvel espace vital, toujours plus nombreux et plus forts. En moi-même je riais, pensant aux voisins qui enviaient il y a quelques mois l'époux d'une femme aux doigts verts ! Ils devaient maintenant la prendre pour une déesse. Mais je ne ris pas longtemps, car ils pouvaient aussi se poser des questions.

 

 Un jour, l'envie me prit de tout arracher, de vendre la maison et son terrain diabolique. Puis je me ravisai, refusant d'anéantir un si beau parterre, me déniant le droit d'attenter à la vie de ces fragiles créatures qui décrivaient des boucles, des arabesques dont les taches rouges, jaunes, violacées éclairaient les lignes et les courbes de ces végétaux qu'on ne prend jamais le temps d'admirer simplement parce qu'ils sont comestibles. Pour mille raisons je m'étais attaché à ce jardinet. Je prenais goût à me promener, à flâner autour de ce massif. Et je défrichai le potager envahi par les chardons et les ronces. Ce soir-là, ivre de fatigue et d'air pur, je m'endormis sans éprouver l'envie de lire. Depuis quelque temps, mes Bounine, Buzzati et autres Edgar Poe étaient rangés dans la bibliothèque. Mon sommeil ne fut troublé que par un rêve : je cueillais de belles et grosses tomates, des poivrons jaunes, verts, rouges, et des concombres gros comme le bras.

 

 L'esprit clair et le cœur enthousiaste, je me levai et jetai un coup d'œil par la lucarne. Le potager était presque nettoyé, la pelouse demandait à être tondue. Mes yeux parcoururent à nouveau le rectangle multicolore, suivant les boucles et les arabesques dessinées par les fleurs… mais ce n'étaient pas des boucles et des arabesques, ces lignes et ces courbes semblaient avoir un sens : les tulipes groupées défilaient en colonne, les crocus ne sachant où aller revenaient sur leurs pas, tandis qu'un peu plus loin des pensées jaunes et noires agitées par le vent dansaient une ronde, deux ou trois d'entre elles tentant de les rejoindre. Quand à mes préférées, les pivoines dorées, elles jouaient à saute-mouton. Sur ce massif que j'avais tant maudit, que j'avais arrosé aussi, et cajolé, dans toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, un mot : « JEAN » était inscrit.

 

 Secoué comme un prunier, en proie à un terrible mal de crâne, je me redressai en frottant mes yeux. Une grande dame toute blanche était plantée devant moi.

 

-         Réveillez-vous monsieur, c'est un garçon !

 

Jean, mon fils.

 

 

§

 

 

 

 

 


Posté le 02/09/2008 | 719 consultations | 1 commentaires | Voir et commenter l'article

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