C'était bien du mouton, mais alors nerveux, costaud ! Ici, me dit Jenny, on s'interdit de chasser l'agneau. Les Crô en mangeaient, mais les Kâ s'y opposent et ont réussi à faire comprendre à leurs partenaires que si on le laisse grandir, au bout du compte, on a plus à manger. J'ai donc avalé ma part sans mot dire, par contre j'ai apprécié l'infusion.
Le journal de Zhu s'interrompt ici.
Suivent quelques lignes de Jennifer :
tous ceux qui avaient goûté cette décoction –des hommes- se sont endormis sur place, et ont été transportés sur des lits de feuilles qui leur servent de couche depuis qu'ils ont été chassés de leur village
§
Astrée, an 122 909
Tchang Li à Nypour.blog4ever.com
Cher ami,
Pour connaître la suite de l'histoire, il te faudra patienter quelque temps. Cette infusion qu'il a bu goulûment le soir de son arrivée chez les Crô et les Kâ était hallucinogène. Sur l'agenda on peut lire ces quelques mots écrits par sa femme :
47° jour : « Zhu dort encore, sommeil agité »
48° jour : « il dort »
49°jour : « dort profondément. Il y a de quoi s'inquiéter, et je dois retourner au camp, les enfants vont s'inquiéter »
50° jour : « sommeil agité, il dort toujours. Le vieux Kâ est auprès de lui. Je retourne au camp. »
Zhu s'est éveillé au soir du 50° jour, quelques heures après le départ de sa femme. Dès le lendemain, c'est lui qui écrit à nouveau. Il raconte son rêve.
Amicalement, Tchang.
(suite du journal de Zhu)
51° jour : Aujourd'hui je serai bien incapable de faire autre chose que d'écrire. Adossé au tronc d'un énorme ginkgo, je suis en pleine jungle, à quelques mètres de moi, les indigènes s'affairent autour du feu, un Crô promène la pointe d'un épieu sur les flammes, d'autres apportent des galets qu'ils disposent tout autour du foyer, deux autres mais plus jeunes sont en train de se battre ou peut-être est-ce un jeu, de petits cris parviennent à mes oreilles, d'une femme et d'un homme mêlés qui doivent s'aimer dans les buissons, pas loin. Le vieux Kâ a posé près de moi une espèce de galette, il n'a rien dit, qu'aurait-il pu dire ? Je ne connais pas leur langage, il est reparti. J'ai tenté de me lever, mes jambes ne supportent plus mon poids. Je n'insiste pas. J'ai mieux à faire. Ce rêve qui a hanté mon esprit pendant quatre jours et quatre nuits, il me faut le raconter.
Retour dans mon cher pays d'adoption, la Germanie. J'étais guéri.
Les médecins occidentaux, Européens, Américains, et Chinois aussi, étant limités dans leurs recherches par des expérimentations sur les seuls animaux étaient incapables de venir à bout de la terrible maladie. D'où revenais-je ? D'un pays d'Afrique où je faisais partie d'un groupe d'une vingtaine de volontaires pour une expérimentation médicale, l'Ethiopie je crois, un état qui fermait les yeux sur certaines pratiques. Certains moururent car l'évolution du mal avait rendu irréversible leur faiblesse immunologique. Beaucoup survécurent. Je suis de ceux-là.
Peu après mon retour, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre : le sérum était reconnu par l'Organisation mondiale de la santé. Par milliers, les laboratoires du monde entier se ruèrent sur la bête. Dorénavant plus rien ne s'opposait à son emploi généralisé à l'échelle de la planète. Le sida était vaincu.
Radios et journaux eurent tôt fait de comparer la prodigieuse découverte aux étapes décisives du combat héroïque que l'intelligence humaine avait livré pour la survie de l'espèce: conception des premiers vaccins par Louis Pasteur, premiers pas de l'homme sur Mars et Titan, généralisation de modes de propulsion électromagnétiques, conquête de nouveaux mondes, éducation sexuelle et contrôle des naissances. Certains même, emportés par l'enthousiasme et peu respectueux de notre spiritualité, relativisèrent l'importance des Pères fondateurs Confucius, Bouddha, Jésus-Christ. Laissant les commentateurs à leur délire, je reprenais goût à la vie.
Quoi faire à trente ans, qu'on est un homme en pleine santé et qu'on aime la vie ? Je passais le clair de mon temps à chercher l'âme sœur. L'informatique étant en ce temps-là le plus court chemin de l'homme à la femme, je pianotai mon curriculum vitae. Ou presque. Il y a des choses qu'on ne pianote pas, comme ces quatre lettres terribles qui hantaient ma mémoire. Le soir en rentrant, je consultais la boîte aux lettres électronique. Mais ce soir-là, c'est à la porte qu'on frappa. Une fée attendait sur le palier.
- C'est moi.
- Vous êtes Madame…
- Mademoiselle. Mais vous pouvez m'appeler Jennifer. Je suis la femme de votre vie.
Cette voix modulée aux intonations graves, jouant à la fois la mélodie et l'accompagnement, cette voix était celle d'une personne que je connaissais. Mais son nom me revint bien plus tard, c'était dans le film d'un cinéaste français, François Truffaut. Elle entrait dans la chambre de Jean-Paul Léaud et, debout devant la porte, elle prononçait quelque chose comme ça :
- Vous vouliez me voir, me voilà.
C'était Delphine Seyrig.
Devant moi, c'était Jennifer. Que je reste planté là, médusé, n'était pas gênant car elle parlait et gesticulait pour deux. Un flot de paroles. Elle se laissa tomber sur le canapé. Elle voulait vivre avec moi et ne tenait pas particulièrement au mariage. Pas question d'enfant pour l'instant. Du plaisir avant tout, de l'amour. Pendant qu'elle parlait, je repassais dans ma mémoire ce que j'avais bien pu écrire sur l'ordinateur qui la captivât à ce point. Rien d'extraordinaire : mes mensurations, mes années d'études et là j'avais été honnête, Abitur plus zéro triple zéro, j'avais tout plaqué pour me lancer dans la photographie, la photo c'était toute ma vie, c'est peut-être cela qui lui avait plu, pour le reste, une virée sur le continent africain à propos duquel j'avais été moins bavard et que j'avais transformé en goût immodéré pour les voyages exotiques et les arts premiers.
Quand je pus enfin ouvrir la bouche, ce fut pour dire une imbécillité. Devant les femmes, mon quotient intellectuel chute de cinquante points, et le peu qui me reste à dire je le bafouille et encore pas toujours. En plus, quand je parviens à prononcer un ou deux mots, c'est d'un ringard ! Des choses que je ne pense pas et que j'exprime parce que j'ai peur du silence. Bref, j'évoquai l'éventualité du mariage.
Elle me sauta au cou. Le maire scella notre union, à jamais.
§
Escortée par deux jeunes Crô, une petite femme s'avançait. Enveloppée d'un ample vêtement ceinturé à la taille par une corde incrustée de perles, elle portait au cou un torque en corde aussi, orné d'une grosse pierre bleue. Je reconnus celle qui m'avait offert cette hache en jade le jour de notre arrivée sur Astrée. C'était Gê, la reine.
Le groupe en un instant s'éparpilla. Seul le vieux Kâ resta près de nous.
Nous étions tous les trois face à elle. Elle fit quelques pas, toujours soutenue par les deux qui l'accompagnaient. Elle venait vers moi, me fixait droit dans les yeux. Comme elle approchait lentement, j'eus le temps de l'observer. C'était une très vieille femme. Elle ne cessait de me fixer de ses petits yeux mi-clos, à tel point que cela la faisait souffrir. A chaque respiration, elle laissait échapper une plainte. Quand elle fut à une longueur de bras, ils la lâchèrent.

Elle avança encore d'un pas. Elle était si petite que je ne voyais plus que le haut de son crâne. Je jetai un coup d'œil en direction de Jenny et de Kâ. Ils étaient perplexes. Sur le visage du vieux toutefois, je crus deviner l'esquisse d'un sourire. Je sentis une main se poser sur mon ventre. En même temps une odeur âcre montait à mes narines. J'étais mal à l'aise, je voulais faire un pas en arrière, je me sentais défaillir. Mais je me dis que c'était la reine, que c'était un cérémonial, que la créature qui me faisait face et qui posait la main sur moi était une personne, qu'elle avait droit à tous les égards, qu'il fallait apprécier les mœurs des peuples différents, accepter la diversité culturelle.
Je décidai donc de ne pas réagir, d'attendre un signe de sa part. Il n'y eut pas de signe, seulement un grognement sorti de sa bouche quand sa main, glissant le long de mon ventre atteignit l'endroit le plus sensible de tout mon corps. Elle me caressait doucement avec délicatesse, et ce qui devait arriver arriva, le tissu souple de mon vêtement ne parvint pas longtemps à masquer le changement physique qui s'opérait au bas de mon ventre. Le vieux Kâ en profita pour montrer les quelques dents qui parsemaient encore sa mâchoire, car il partit d'un rire tonitruant. Jennifer était rouge de honte et m'évitant du regard, ne fixait plus que la reine. Celle-ci fut reprise en main par les deux jeunes hommes, ils reculèrent, mais sur un signe de la femme, Kâ vint s'accroupir devant elle. Elle fit quelques mouvements de la main, accompagnés de petits cris, comme des mots très courts, d'une syllabe, avec des intonations différentes, presque musicales. Il se releva. Elle me dévisagea une dernière fois, puis tous trois firent demi-tour, et disparurent parmi les arbres de la forêt.
Le vieil homme ne riait plus, il resta un long moment face à mon épouse, sans rien dire, sans bouger, il leva les yeux sur elle, et me désignant d'un mouvement du menton, il se mit à proférer des sons, à dire quelque chose. Jamais je n'avais encore entendu Jenny parler le langage Kâ. Ce jour-là, uns fois l'émotion passée, et « les choses » rentrées dans l'ordre, je dois avouer que je fus rempli d'admiration pour elle. Ils conversaient tous les deux comme si de rien n'était, comme s'il ne s'était rien passé. J'exagère, je connais suffisamment ma femme pour dire qu'elle était dans un état d'excitation anormal, et ce qui m'inquiétait c'est qu'elle ne s'adressait qu'à lui. Alors que pendant de longues et interminables minutes j'avais été le centre du monde, subitement, j'avais la désagréable impression d'être de trop, un étranger, un objet, un jouet. Ils parlaient de moi, c'est sûr. Quand il lui répondait, furtivement, elle jetait un coup d'œil vers moi, à la dérobée. Tous les deux tramaient quelque chose, qui ne semblait pas convenir à Jennifer. Elle dodelinait de la tête, puis revenait à la charge. Le vieux Kâ finalement rejeta sa tête en arrière, leva une main qu'il posa sur l'épaule de Jenny. Les choses en étaient là hier soir quand tout ce que le camp comptait de Crô et de Kâ se rassembla autour du feu. Une outre était suspendue à bonne distance des flammes, deux femmes Kâ dont les mains étaient emmitouflées de peaux ramassèrent des pierres brûlantes et les jetèrent dans l'outre, faisant frissonner le liquide. Une autre s'approcha, tenant à deux mains un sac et vida son contenu dans l'outre. C'étaient des plantes, des feuilles de différentes tailles. Ces gens-là se nourrissaient-ils d'infusions ? Je n'en croyais pas mes yeux jusqu'à ce que deux autres, des hommes cette fois, surgissent de la forêt, portant chacun à un bout une longue perche sur laquelle était empalé un animal qui ressemblait à un mouton.
§
45° jour (suite) : Dès notre retour au camp, nous avons révélé notre découverte. Rares sont ceux qui n'ont pas une hypothèse à avancer. La cage aurait pu servir de garde-manger, un animal de la taille d'un petit cervidé, d'une chèvre ou d'un mouton aurait pu y prendre place. D'ailleurs ici, il faudra qu'on y pense, je vois même les choses en plus grand, pourquoi pas un enclos, nous aurions des réserves pour les jours de disette… D'autres, à qui on avait rapporté les propos de Mme Altmann, évoquent la bande qui semait la terreur dans leur village. Ces gens-là faisant la loi, auraient bien pu enfermer des récalcitrants, des rebelles refusant de marcher dans leurs combines. D'ailleurs, les barreaux sont de la taille d'un homme.
Une chose certaine : nous ne manquons pas d'imagination. Cage, garde-manger ou prison, cette nouvelle découverte ne résout rien. Nous ne savons toujours pas pourquoi la bête s'est déchaînée à ce point… Et puis j'ai maintenant d'autres soucis. Jennifer prépare notre ballot, il va me falloir l'accompagner chez les Crô et les Kâ. Je me serais bien contenté d'un aller-retour, bonjour bonsoir et à plus. Mais la connaissant, et vu la taille du paquetage, je pressens le pire. Aïe ! Nous allons séjourner chez les indigènes ! Certes ici, ce n'est pas du luxe, mais nous sommes à l'abri, protégés par les feux, nous pouvons communiquer entre nous, nous parlons la même langue, nous respectons un minimum de règles communes à notre civilisation, à commencer par l'hygiène. Je vous laisse imaginer les conditions d'existence de ces gens-là, pour tout abri ils ont le feuillage des arbres, les conversations intéressantes que nous pourrons avoir, à savoir même s'ils parlent, apparemment ils ne font que crier et gesticuler, quand à l'hygiène, bon… Jennifer balaie tout ça d'un mouvement du bras, son seul souci est de savoir comment elle va faire rentrer nos affaires dans un sac !
46° jour : Les enfants sont chez les Henschel. Qian a demandé plusieurs fois avec insistance pendant combien de nuits nous serions absents. Jennifer qui m'avait parlé d'une semaine, était bien prise au piège. Je n'attendais que ça. Elle redevenait une mère :
- Quelques jours, pas plus, mon chéri…
- Ta maman veut dire deux ou trois jours grand maximum.
Elle me jeta un regard de feu, on embrassa Ingrid et Qian, nous saluâmes les Henschel en les remerciant encore une fois. Qian resta longtemps sur le seuil de la case, puis il disparut, appelé par les autres enfants.
Nous marchâmes une bonne heure dans la forêt profonde avant de rencontrer un être vivant. Sur le coup, j'ai sursauté.

Immobile, une tête hirsute avait surgi d'entre les feuillages. C'était un être humain. Il ne bougeait pas, on ne voyait pas son corps, mais ses yeux roulaient, suivant les mouvements de Jennifer qui s'approchait. Elle poussa une sorte de cri, il fit un pas. Il était nu. Elle se retourna :
- un Crô.
Alors il se mit à gesticuler dans tous les sens, s'approchant de nous, puis reculant, faisant des moulinets avec ses bras. Placide, la tête penchée, Jennifer accompagnait les gesticulations de l'homme en poussant des petits cris. Il nous tourna le dos, écarta les ronces, rameaux d'épine blanche (bien connue en Germanie, nous la plantions pour former des haies) et se mit en marche. Je remarquai ses jambes arquées et puissantes presque entièrement couvertes de poils. Nous avancions lentement, nous frayant un chemin au travers d'une végétation qui me rappelait bien souvent celle de mon pays, comme ces mûriers dont mes lointains ancêtres prélevaient l'écorce pour fabriquer la pâte à papier. Nous progressions plus rapidement quand la densité des frondaisons de la futaie, bloquant la lumière, ne laissait aux arbrisseaux et aux ronces aucune chance d'exister. L'indigène avançait vite, me laissant peu le temps d'admirer de beaux arbres à tronc droit : ma parole, j'ai cru reconnaître un ginkgo bien connu chez nous en Mandchourie, car on le cultivait dans les lieux sacrés, ginkgo dont les feuilles jaune d'or me confirmèrent, qu'à la latitude où nous sommes ici sur Astrée, l'automne est bien arrivé. Nous progressions sous des arbres gigantesques, aux feuilles couleur de rouille, comme celles des magnolias d'Amérique, sous des arbustes aussi, que j'aurais bien identifiés comme des pruniers et des poiriers sauvages s'ils avaient encore porté des fruits. Par moments, il nous fallait courir pour ne pas perdre de vue notre guide. Puis la végétation changea. Jennifer ne m'avait rien dit, mais des arbustes aux ramures fines, aux feuilles très allongées et argentées par-dessous ne pouvaient être que de l'osier, suggérant la présence proche d'un plan d'eau, peut-être d'un ruisseau. D'ailleurs le sol devenait collant, nous pataugions. La futaie s'éclaircissait, seul s'élevait ici ou là un ypréau argenté, tandis qu'un saule de Babylone trempait ses longues feuilles glauques dans le marais. Car maintenant, nous marchions dans l'eau. Pour m'encourager, elle me dit que nous approchions du camp de « ses amis ». Le sol s'asséchait, je pataugeais encore, mais seulement dans mes chaussures, mes pauvres chaussures de ville, les seules que j'avais sauvées de l'enfer terrestre. Puis nous fîmes d'autres rencontres, tous des Crô. Finalement c'est un groupe d'une dizaine d'individus qui parvint à destination, il faisait moins sombre, à cet endroit les arbres étaient clairsemés, les frondaisons moins denses.
Un homme était assis sur une souche, le vieux Kâ ? C'était bien lui, le confident de Jennifer, il était bien tel qu'elle me l'avait décrit. Les coudes appuyés sur les cuisses, une pierre dans chaque main, il les frottait l'une contre l'autre. Il nous aperçut, s'immobilisa, se leva et vint à notre rencontre. D'autres, mais c'étaient des femmes, étaient occupées à disposer des gros cailloux près d'un feu. Un moment en observation, elles le suivirent et bientôt nous fûmes entourés d'une dizaine d'hommes et de femmes. Tous des Crô. J'étais l'objet de toutes les curiosités. Pas seulement par le regard, des mains délicates m'effleuraient ou tiraient sur mon vêtement. Je ne pouvais pas échapper à ces assauts, car en reculant, j'étais l'objet de caresses encore plus pressantes. C'est Jennifer qui mit fin à la bousculade. Elle émit un curieux grognement, tendant le bras en direction du centre de la clairière…
§
44° jour : Jennifer a une nouvelle idée en tête : que je l'accompagne chez les indigènes. Après tout, pourquoi pas ? On laisserait Qian et Ingrid aux ………(1), ce sont des gens de toute confiance, la seule chose qu'on pourrait craindre c'est qu'ils fassent réciter le « Notre Père » à nos enfants. Après tout, un peu de spiritualité ne leur fera aucun mal s'ils gardent –et on s'y emploie- leur faculté de juger, leur libre-arbitre.
Au fil des jours, les brouillards se dissipent de plus en plus tard. Les rayons de Proxima ne parviennent à percer la couche qu'en début d'après-midi. Je ne sais pas si nous aurons un hiver sur cette planète, mais l'automne est bien là, et l'atmosphère un peu triste. Les seuls rires entendus sont ceux des enfants. Le changement de saison, l'humidité, les jours plus courts, la bête, la disparition de trois des nôtres, et les derniers événements, bref tout contribue à… comment dire ? Ce que nous vivons n'est pas un rêve. Notre migration sur Astrée est définitive, jamais nous ne reverrons notre Terre bien aimée.
45° jour : expédition au village abandonné. Jennifer m'accompagne. Xu et Fu Hao viennent avec nous. Tout a été nettoyé par les « enquêteurs » du CSTA (2). Ce n'est pas vraiment ce que j'aurais souhaité, car je n'ai pas une confiance illimitée en ces gens-là, ils auraient bien été capables d'effacer des traces compromettantes. En même temps je suis rassuré. La vision de cadavres et de restes humains est épargnée à Xu et à mes accompagnatrices. Jennifer voudrait qu'on s'emploie à remettre de l'ordre, qu'on rafistole les cases, avant de rendre les lieux à leurs véritables propriétaires : les Crô et les Kâ. En tout cas, pas aujourd'hui, pour cela il nous faudra de l'aide. Nous arpentons le village en long et en large. Les corps ont été emportés, pour le reste, toutes sortes de détritus sont éparpillés, et vu la nature de ceux-ci : papiers, cartons, emballages plastiques, je peux affirmer que ce ne sont pas ceux des indigènes !
Fu Hao et Xu nous interpellent. Ils sont un peu plus loin, dans le bois. Un tas de branchages. Xu nous montre qu'il y a des restes de constructions au-dessous. On dégage les rameaux, les feuilles, la paille qui sans aucun doute étaient disposés là pour dissimuler autre chose. Des pieux, du chaume mêlé d'argile, et une grille constituée de longues tiges (bambous ?) entrecroisées et solidement ligotées. A quoi pouvait bien servir cet ouvrage ? Surprise, une autre est disposée au-dessous, puis encore une autre, d'autres débris de la même construction. Nos regards se croisent.
- une cage !
(1) illisible ; Henschel ?
(2) Comité Suprême des Terriens d'Astrée.
43° jour : Tôt le matin je sors. Le camp est enveloppé de silence et de brume. Le ru qui coulait laborieusement cet été, dessinant son parcours avec délicatesse entre les joncs, est devenu, grâce aux pluies abondantes de ces derniers jours, une rivière. Aux premières lueurs de l'aube, je fais toujours quelques pas jusqu'à la berge.

Se trouver seul fait du bien. Mes pensées suivent un libre cours, sur Terre j'étais photographe à mes heures, Leica en main, je chassais les paysages tôt le matin au 90mm, à la recherche de l'événement. La présence humaine n'est pas nécessaire pour créer l'événement. Un busard attaqué par deux corneilles, un chevreuil en plein champ, immobile en équilibre sur les grosses mottes de la terre fraîchement retournée, qui m'observe et qui était posté là bien avant que je le remarque, la photo je ne l'aurai pas, il s'enfuirait au premier geste. Un chevreuil en photo n'a aucun intérêt. Ces créatures sont faites pour apparaître, en majesté, le temps d'un éclair. J'ai des fourmis dans les jambes. Je me redresse, porte mon poids sur une jambe pour mieux assurer l'autre sur une motte. Je relève la tête. Le champ est désert. Le ciel s'éclaire. La photo je l'aurai. Les premiers rayons rasants de l'astre de feu sculptent la campagne, détachent les plans, révèlent les trésors cachés par les lumières violentes de l'été, quand le ciel est bleu, le soleil impitoyable sur nos têtes. J'ai horreur du ciel bleu, des couleurs agressives, comme j'ai horreur des parterres de fleurs, des robes chamarrées, des posters de palmiers sur fond de mer verte et plage jaune placardés sur les murs des agences de voyage. Je ne sais plus qui disait, mais c'est un sage chinois, que le plus difficile pour le peintre (autrement dit, le plus digne d'être admiré), ce n'était pas le paysage par beau temps ni sous le déluge, mais l'instant où le temps bascule, le moment qui précède la pluie, le moment qui annonce l'éclaircie.
Mon Leica est dans ce sac, par terre. Il est chargé d'un film que je n'ai pas terminé là-bas, au pays. Ce petit boîtier, qui tient dans une main, enferme des images de la vie sur Terre, images à jamais latentes, faute de produits pour les révéler.
Ce matin, sur Astrée, c'est l'automne. L'air est immobile. Pas un souffle. Par instants, la silhouette d'un volatile se détache, tache noire sur fond de brume, probablement un oiseau pêcheur. Elisabeth. Elle nous en a trop dit. Ou pas assez. On est maintenant plongés dans le mystère. « C'est à cause d'eux que la bête est venue ». Une certitude au moins : leur camp a donc été dévasté par un gigantopithèque. Peut-être le même que celui qui a emporté nos amis. Mais pourquoi ce carnage ? Alors que chez nous, il s'est contenté d'enlever trois des nôtres ? Et pourquoi « à cause d'eux » ? Qu'il y ait parmi les Terriens de leur groupe des individus sans scrupules, nous le savons depuis la découverte de la jeune Crô assassinée. Mais quel rapport entre ces fripouilles et la bête ?

Oui, ce sont bien des oiseaux pêcheurs, la brume se dissipe, c'est amusant de les voir plonger, et réapparaître un long moment après, beaucoup plus loin, là où on ne les attend pas. Ces animaux ne sont pas pour moi une découverte, j'ai honte de l'écrire : nous en avons mangés. Comme nous avons apprécié la chair du lapin et de l'écureuil. Il n'y a pas de gros animaux sur Astrée, au moins par ici, dans les alentours du camp. Il faut dire que nous ne sommes pas très nombreux. Une expédition de plusieurs d'entre nous loin d'ici est impensable. Laisser pendant quelques jours une poignée d'hommes et de femmes en charge des enfants ? Alors qu'une bête épouvantable rôde alentour…
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